jeudi 8 octobre 2020

The ontological and logical foundations of sustainability

YisookⅠ (Kim, Juyeon : 2002)
Cet article est également consultable dans Global Sustainability, vol. 2, 2019, published online by Cambridge University Press, 8 July 2019, e13.

An enquiry into the ontological and logical foundations of sustainability

Toward a conceptual integration of the interface ‘Nature/Humanity’

Augustin Berque

1. Introduction 

As Arturo Escobar recently wrote, ‘Sustainability cannot be limited to the sole environmental, economic and cultural dimensions, leaving aside epistemic and ontological aspects’ (Escobar, 2018: 82). The aim of the present article is precisely to deal with these last two aspects, understanding here ‘epistemic’ as the logical frame of our ways of thinking. True, such aspects of the question of sustainability are not the ordinary concern of its specialists, whose reflection, it goes without saying, is mainly focused on environmental problems in the broad sense. Yet, our existence on the Earth is fundamentally an ontological question, and the fact is that the epistemic frame of our present civilization – that is, what I shall call the modern-classical Western paradigm (MCWP) – has put this condition aside, abstracting the human being into a transcendental position toward nature. What the present article aims at is to refute this paradigm by showing that, on the contrary, human existence is necessarily structured as such by its relation with a certain milieu, evolutionarily and historically elaborated from the environment as its raw material.

mardi 29 septembre 2020

Au delà de Kipling

Time cover, 27 sept. 1926
Conférence, pour le 90 e anniversaire de la Maison du Japon, à la Cité internationale universitaire de Paris, 26 octobre 2019.

Au delà de Kipling

par Augustin Berque

The Ballad of East and West, poème que Rudyard Kipling publia en 1889, commence par ce vers devenu proverbial: 
"Oh, East is East, and West is West, and never the twain shall meet" 
Peu importe que la suite du poème montre qu’au contraire, deux hommes d’honneur – un brigand afghan et un officier britannique – peuvent se comprendre et s’apprécier mutuellement ; c’est le premier vers qui compte, à tel point que c’est aujourd’hui une expression usuelle dans le monde anglophone, équivalant aux locutions « comme chien et chat » en français ou ken.en no naka 犬猿の仲 (il s’entendent comme chien et singe) en japonais, signifiant que deux choses ou deux personnes sont à jamais inconciliables. C’est ainsi que l’édition 2002 du McGraw-Hill Dictionary of American Idioms donne cet exemple (il s’agit là de deux personnes qui ne sont pasd’accord politiquement) : « In our case, I’m afraid that East is East and West is West ».

mercredi 16 septembre 2020

À paraître dans Abécédaire Arts, écologies, transitions. Construire une référence commune

While Our Tryst Has Been Delayed (Sookyung Yee, 2010)

LIEU

Augustin Berque
Sous la direction d’Isabelle GINOT, Makis SOLOMOS et Roberto BARBANTI

LIEU (du latin locus, même sens)


Dans l’abstrait, un lieu est un point définissable par ses coordonnées cartésiennes : l’ordonnée, l’abscisse et la cote ; cette abstraction ne nous concernera pas ici. Concrètement, un lieu, c’est là où il y a quelque chose ou quelqu’un, et c’est l’y de cet « il y a ». C’est donc en relation avec l’existence de cette chose ou de cette personne ; car s’il n’y avait rien, il n’y aurait pas de lieu, et il n’y aurait donc pas lieu de se poser la question. Si j’ai lieu de le faire, c’est aussi parce qu’un lieu, c’est là où il se passe quelque chose, donc une question d’espace-temps, pas seulement d’espace.

mercredi 2 septembre 2020

Extrait de Recouvrance

Kyoto, Pedro Szekely

Retour à la terre et cosmicité en Asie orientale

(Bastia, éditions Éoliennes, à paraître)
Augustin BERQUE

§ 55. L’y-présence : la ville japonaise

Vous avez vu la Ford Mustang GT Fastback de Frank Bullitt (Steve McQueen) dévaler les rues de San Francisco dans le film de Peter Yates (1968) ? Non ? Alors ouvrez La Terre et Moi, du géographe Luc Bureau , à la page 98, où vous trouverez un plan de San Francisco, avec comme légende cette citation de L’Amérique au jour le jour, de Simone de Beauvoir :

« San Francisco est un scandale d’abstraction têtue, un délire géométrique. Le plan a été tracé sur le papier sans que l’architecte jetât un coup d’œil sur le site : c’est un damier aux lignes bien droites, exactement comme New York et Buffalo. Les collines, ces accidents trop concrets, on les a simplement niées ; les rues les escaladent et les dévalent sans s’écarter de leur dessin rigide ».

San Francisco a été fondé en 1776 , alors en Nouvelle-Espagne, mais n’a pris sa configuration actuelle qu’après la conquête de la Californie par les États-Unis (1846) , qui ont systématiquement géo-maîtrisé le continent à l’aide du gril orthogonal du township. Le gril, ils n’en étaient évidemment pas les inventeurs. On dit communément que le premier à l’appliquer à un plan de ville fut l’architecte Hippodamos (-498/-408), à Milet, mais le plan orthogonal de Milet avait été précédé de neuf siècles par celui d’Akhetaton, la nouvelle capitale construite par Akhenaton (Aménophis IV, -1371 ou -1365/-1338 ou -1337), qui, le temps d’un règne, imposa dans la religion égyptienne le monothéisme du Soleil (Rê), dont il était à la fois le prophète et l’incarnation.
Ce lien entre la géométrie, la géo-maîtrise de l’étendue par le pouvoir et le monothéisme aura marqué l’histoire de l’Occident.

mercredi 15 juillet 2020

Extrait de Recouvrance

The Woman at the Well, Diego Rivera: 1913

Retour à la terre et cosmicité en Asie orientale 

(à paraître aux éditions Éoliennes, Bastia) 
Augustin Berque

§ 44. « Valeur de la pensée environnementale traditionnelle dans le schéma du Yueling » 


L’auteur, Xu Yuanhe 1 , travaille au Centre de recherches sur les cultures orientales de l’Académie des sciences sociales de Chine. Nous avons déjà dit quelques mots du Yueling (les Ordonnances mensuelles, 月令) au § 29. L’article de Xu Yuanhe en fournit la liste complète, sur plusieurs pages, ce qu’il n’est évidemment pas question d’analyser ici en détail. Je me contenterai d’en donner quelques exemples, et m’attacherai plutôt aux commentaires qu’en fait l’auteur. Le Yueling est une sorte de calendrier agricole, genre fort ancien en Chine. Le Shiji (les Mémoires historiques, 史記) de Sima Qian (-145/-86) mentionne que Confucius transmettait le Xia xiaozheng (Petit calendrier des Xia, 夏小正), réputé avoir été établi sous la dynastie Xia (-2200/-1765). À l’époque des Royaumes combattants (-475/-221), les lettrés de la cour privée d’un riche marchand du Henan, Lü Buwei ( ?/-235) 2 rédigèrent une encyclopédie, le Lü shi chunqiu (les Printemps et automnes de Maître Lü, 呂氏春秋) 3 , dont chacune des douze parties était introduite par ce genre de données, mais nettement enrichies par rapport au Petit calendrier des Xia. C’est ce qui allait faire la matière du Yueling.

mercredi 1 juillet 2020

Parution

Cultiver l’urbain, où résident les paradoxes ?

Réflexion mésologique

Ammara Bekkouche

Optant pour une réflexion mésologique en lien avec l’urbanisme, l’ouvrage propose une analyse sur les rapports de médiance et de trajection qui structurent l’Homme et son milieu de vie. Ils englobent la ville et la nature en tant qu’éléments de composition de l’environnement eco-socio-symbolique. La posture adoptée met en gage le concept d’agriculture urbaine en vue d’identifier les caractéristiques des situations paradoxales attenantes. Le paradoxe est ici saisi comme un indicateur de subjectivité trajective pouvant éclairer les procédures de la planification urbaine. Dans cet esprit, l’ambivalence de l’expression « cultiver l’urbain » signale les prémisses de changement de paradigme urbanistique à travers la relation conjecturale urbain/rural selon les principes de l’urbanisme écologique.
L’analyse se focalise sur l’évolution des pratiques d’usage de l’eau et de représentation de l’arbre dans le processus d’anthropisation du site d’Oran. Elle montre comment cette ville méditerranéenne au climat semi-aride, fait face aux difficultés récurrentes qui accentuent la fragilisation de son potentiel naturel et par conséquent humain et spatial. Sachant que l’élément végétal s’inscrit dans le champ des ressources vulnérables menacées par l’urbanisation, la question est de savoir si l’agriculture urbaine peut contribuer à en renforcer la résilience ? Au regard des effets paradoxaux de la technologie et de la modernité sur la société, l’étude conclut sur l’hypothèse des capacités d’agir des citoyens pour innover dans le sens de la créativité écologique. La perspective de les intégrer dans les objectifs d’aménagement spatial, suggère d’articuler les implications sociales à la pluralité des besoins et au sort incertain de l’élément végétal face à la croissance urbaine.

mercredi 17 juin 2020

Les Possédés / Anthropologie et sociétés III

Un nouvel épisode de la série « Les Possédés et leurs mondes »
Augustin Berque / Livre 3

Les Aïnous d’Hokkaido, les arts d’Asie orientale et quelques notions clés


Réalisé le 13 décembre 2019 à Palaiseau, France.
Durée: 29 min.
Équipe de tournage: Frédéric Benjamin Laugrand (direction des entrevues) & Emmanuel Luce (Caméra et son).




mercredi 3 juin 2020

Les Possédés / Anthropologie et sociétés

Un nouvel épisode de la série « Les Possédés et leurs mondes »

Augustin Berque / Livre 2 : L’étude de la géographie, du chinois et du japonais, et comment le Japon a colonisé la terre de Hokkaido en créant un nouveau milieu?

Réalisé le 13 décembre 2019 à Palaiseau, France/
Durée: 29min
Équipe de tournage:

  • Direction des entrevues : Frédéric Benjamin Laugrand 
  • Caméra et son: Emmanuel Luce 

mercredi 20 mai 2020

Extrait de "Recouvrance. Retour à la terre et cosmicité en Asie orientale"


 Bastia, éditions Éoliennes, à paraître. 

aîtres et être

Augustin Berque


§ 46. « Ce que les proverbes nous disent des croyances écologiques (shēngtài xìnyăng 生態信仰) attachées aux maisons de la Chine du Sud » 


Cet article de Lü Hongnian étonnera sans doute parce qu’on n’y lit pas une seule fois le mot «fengshui » (風水, écomancie), que laisserait attendre pourtant « croyances écologiques »  ; mais, on s’en convaincra bien vite, les proverbes à eux seuls parlent assez du milieu où ils sont nés. 

Premier étonnement quand même, c’est qu’à la troisième ligne, cet article cite Churchill, qu’on n’eût pas imaginé rencontrer à Hangzhou. Il est vrai qu’il s’agit de ce mot fameux, qui depuis près de quatre-vingts ans n’a pas cessé de faire le tour des écoles d’architecture : 
We shape our buildings ; thereafter, they shape us
Dans le même sens, pour insister d’emblée sur le lien entre être et aîtres, Lü Hongnian cite deux ou trois proverbes chinois ; dont celui-ci : 
Maître est le bien de famille, hôte est la personne
chăn shì zhŭ, rénshēn shì kè 
産是主、人身是客
ce que, plus près de Churchill, la traduction japonaise a rendu par 
Maître est la maison, hôte est la personne
ie wa shujin de, hito wa kyaku 
家は主人で、人は客





mercredi 6 mai 2020

Contribution à la revue Anthropologie et Sociétés / Augustin Berque

Les possédés 

Un nouvel épisode de la série « Les Possédés et leurs mondes »

Augustin Berque / Livre 1

Réalisé le 13 décembre 2019 à Palaiseau, France/
Durée: 29min
Équipe de tournage:

  • Direction des entrevues : Frédéric Benjamin Laugrand 
  • Caméra et son: Emmanuel Luce 

mercredi 22 avril 2020

Review


For the European Journal of Japanese Philosophy 

Review of David W. JOHNSON 

Watsuji on Nature 

Japanese philosophy in the wake of Heidegger 
Evanston, Illinois: Northwestern University Press, 2019, 242 p. 

The author is an assistant professor of philosophy at Boston College. The book consists in seven chapters, entitled 
  1. Fūdo: History, Language and Philosophy; 
  2. The Scientific Image of Nature: Dualism and Disenchantment; 
  3. Beyond Objectivism: Watsuji’s Path through Phenomenology; 
  4. The Relational Self: a New Conception; 
  5. The Hybrid Self: Oscillation and Dialectic; 
  6. The Space of the Self: Between Culture and Nature;
  7. Self, World and Fūdo: Continuity and Belonging; 
  8. Self in Nature, Nature in the Lifeworld. 

The last few lines of the conclusion aptly sum up the author’s judgment: “Watsuji’s theory of fūdo thus offers a novel, wide-ranging and complex view of how the self comes to be what it is – a view that moves beyond the problematic modern understanding of human beings as individual subjectivities ontologically decoupled from the natural and social environment that surrounds them. In this vision, we find instead that the self and its consciousness are rooted in a source far greater and more profound than the awareness of a single individual: not only are we immersed in, and emerge from, the depths of the historical and social world, but our lives both shape, and flow from, the vast life of nature” (p. 214).

mercredi 8 avril 2020

L’ Antre de la Femelle obscure / Augustin Berque



L’ Antre de la Femelle obscure (détail). 

Augustin Berque, encre sur papier, 1970.

Les figures subhumaines qu’on voit sur la droite représentent les opérateurs existentiels – où chacun.e pourra reconnaître le ça (id, das Es, voire das S) de son propre il-y-a (es gibt) – des  divers mondes (P, P’, P’’…) qui, chacun à sa manière, actualiseront la Terre (S) en tant qu’une certaine terre (S/P, S/P’, S/P’’ etc.). C’est elle – autrement dit la nature – la figure féminine que l’on voit allongée au centre, représentant le Génie du val, i.e. la Femelle obscure Xuanpin 玄牝, en passe d’être prise dans les lacs du litige heideggérien (la trajection, i. e. la mise en œuvre – energeia ἐνέργεια – de S en tant que P). Cependant le Génie du val, Xuanpin ne meurt pas ; car la spirale des chaînes trajectives de son être-vers-la vie (à gauche)[1] la fait indéfiniment renaître de soi-même ainsi, ziran 自然, αὐτομάτη et natura semper (toujours à naître), ek-sistant indéfiniment en tant que quelque chose (S/P, S/P’, S/P’’ etc.) hors des entrailles de la Terre (ek gaiês ἐκ γαίης, i.e. hors de l’en-soi de S, ici à la fois l’obscurité du visage et de la vulve de Xuanpin, et celle des arrière-plans de l’image). Cette même spirale en ourobore, ce sont les volutes du qi  , le souffle à la fois cosmique et vital issant des profondeurs du Kunlun 崑崙山, dont on aperçoit les sommets enneigés au centre de l’image. La fleur en haut à gauche, blanche de pétale et noire de racine, c’est le pharmakon φάρμακον dont Hermès, le tirant hors de la terre (ek gaiês ἐκ γαίης, toujours) pour protéger Ulysse du philtre de Circé, lui enseignera la vertu (phusis φύσις, première occurrence de ce terme dans notre histoire), mais sans lui en dire le nom, que seuls les dieux connaissent : môlu μῶλυ (Odyssée, X, 302-306)[2] ; car, bien sûr, φύσις δὲ κρύπτεσθαι φιλεῖ (Héraclite, Fragment 123) : la nature aime à se cacher, et veut rester obscure (xuán , i.e  S, non pas S/P). En Ionie comme en Chine, du lever au coucher du soleil, ce n’est effectivement pas de la Terre (S) mais d’un certain ciel (P, P’, P’’ etc.) que vient le jour (un certain éclairage, Lichtung) ; d’où « la » réalité (S/P, S/P’, S/P’’ etc.).




[1] Watsuji, dans Fûdo, parle d’être vers la vie (sei e no sonzai 生への存在), en l’opposant à l’être vers la mort (Sein zum Tode) heideggérien qui, montre-t-il, traduit une vision individualiste de l’existence humaine. En réalité, le renouvellement des individus incarne la vie de l’entrelien humain, c’est-à-dire de l’être humain (ningen 人間). Dans la lemmique de l’écoumène, l’espèce Homo sapiens (S) existe (ek-siste) en tant qu’individus (S/P, S/P’ etc.), qui eux-mêmes instancient (actualisent) l’être-humain virtuel de l’espèce ; et il en va de même à l’échelle du rapport individu/société. Voilà qui, bien entendu, est forclos par le TOM (topos ontologique moderne), lequel s’en tient au fameux « There is no such thing as society » de Margaret Thatcher. 
[2] Citons ce passage : 
ὣς ἄρα φωνήσας πόρε φάρμακον ἀργεϊφόντης / ἐκ γαίης ἐρύσας, καί μοι φύσιν αὐτοῦ ἔδειξε. / ῥίζηι μὲν μέλαν ἔσκε, γάλακτι δὲ εἴκελον ἄνθος· / μῶλυ δέ μιν καλέουσι θεοί· χαλεπὸν δέ τ᾽ ὀρύσσειν / ἀνδράσι γε θνητοῖσι, θεοὶ δέ τε πάντα δύνανται. 
Ayant ainsi parlé, le dieu aux rayons clairs / tirait du sol une herbe, qu’avant de me donner, il m’apprit à connaître. / La racine en est noire, et la fleur, blanc de lait. / Les dieux l’appellent môlu. Il est difficile de la déraciner / Aux mortels humains ; mais les dieux peuvent tout. (Traduction Victor Bérard, Paris, Les Belles Lettres, un peu modifiée).