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mercredi 6 février 2019

Public, commun et privé dans la spatialité japonaise / Augustin Berque

Poster, the East-Asian Exhibition
(Fukuoka City, 1927)
Fukuoka City Museum
Colloque international « L’espace public » CNRS & Société française des architectes – Paris, 25-26 mai 2018 – 

Public, commun et privé dans la spatialité japonaise 

vus de l’ère Shôwa (1926-1989) 

par Augustin Berque 

Incipit – Les années Shôwa (昭和, « Paix lumineuse »), du nom de règne de l’empereur Hirohito, furent ce temps où, à deux reprises, le Japon a pu croire qu’il avait accompli le mot d’ordre meijien : « rattrapez, dépassez (l’Occident) » (oitsuki, oikose 追いつき、追い越せ), voire le rêve de l’école de Kyôto : « le dépassement de la modernité » (kindai no chôkoku 近代の超克). La première fois, cela se termina dans les cendres de Hiroshima, la seconde par l’éclatement de « la Bulle » (Baburu バブル). Ce fut aussi un temps où, corrélativement, fleurirent les « nippologies » (nihonjinron 日本人論), réflexions sur l’identité nippone contrastée à celle d’un univers externe réduit à l’Occident, lesquelles, du même coup, donnent à relativiser le paradigme occidental moderne sur tous les plans, y compris la question de l’espace public. À ce propos, j’en tente ci-après un petit florilège. 

Résumé – Le sinogramme 公, qui aujourd’hui signifie « public » en Chine comme au Japon, se compose de deux éléments : ム et 八. Le premier élément est la forme initiale du sinogramme signifiant « privé » : 私. Il signifiait à l’origine : cacher en entourant de trois côtés. Le second élément signifiait au contraire : ouvrir à droite et à gauche. Dans la prononciation dérivée du chinois gong, 公 se prononce , mais ooyake dans sa prononciation proprement japonaise, ce qui étymologiquement signifiait : « lieu (ke) de la grande (oo) maison (ya) », c’est-à-dire celle du souverain. Ce terme a donc une origine inverse de celle de notre « public », mot qui vient du latin populus, peuple. Dans la tradition japonaise, le peuple relève au contraire du watakushi 私, le privé ; et dans le régime féodal, qui a régné sur l’archipel de la fin de l’État antique (XIIe siècle) jusqu’à la restauration meijienne (1868), ooyake désignait la chose du suzerain, watakushi celle du vassal. Rien à voir avec l’idée de res publica. C’est dire qu’introduire la notion occidentale de « public » n’a pas été une mince affaire.

mercredi 9 janvier 2019

Privé, public, espace / Augustin Berque

Hunting for insects
Suzuki Harunobu, 1767-1768,
British Museum
IEP de Toulouse. Formation continue 2018-2019 Cycle Espace public, espaces publics – Session des 14 et 15 juin 2018

Privé, public, espace

de l’existence en milieu nippon

par Augustin Berque

I. Le sinogramme gong 公, qui aujourd’hui signifie « public » en Chine comme au Japon, se compose de deux éléments : ム et 八. Le premier élément est la forme initiale du sinogramme si私, qui signifie « privé ». Dans sa forme ancienne口, il signifiait à l’origine : cacher en enclosant. Le second élément八 signifiait au contraire : ouvrir à droite et à gauche. L’idée première de public serait donc d’ouvrir en grand ce qui, inversement, se cache en s’enfermant dans le privé. Ce dernier s’est précisé en ajoutant, à ム, le sinogramme des céréales 禾. Le composé qui en résulta, 私, signifiait donc anciennement : enclore son blé, d’où : propriété privée.

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mercredi 4 mars 2015

La nature en fleur / A. Berque

Arrangement floral ikebana Yôshû Chikanobu
Arrangement floral ikebana,
Yôshû Chikanobu (1838-1912), (source)
Postface à Josui OSHIKAWA et Hazel H. GORHAM, 
Manual of Japanese flower arrangement, Paris, éditions B2, 2015 (1936)

 La nature en fleur

par Augustin Berque

   Curieuse aventure que celle de ce manuel d’ikébana (selon le Petit Larousse : « Art de la composition florale conforme aux traditions et à la philosophie japonaises, et obéissant, depuis le VIIe s., à des règles et à une symbolique codifiées »)… L’édition 1947 que j’ai entre les mains, publiée en anglais par Cosmo Publishing Company à Tokyo, a vu le jour alors que le Japon, écrasé sous les bombes deux ans auparavant, était sous occupation américaine. Or les deux auteures sont l’une japonaise, l’autre américaine, et elles ont travaillé en si parfaite harmonie qu’on se croirait sur une autre planète, où la guerre du Pacifique n’aurait jamais eu lieu. Certes, la première édition du livre datait d’avant la guerre ; mais justement, l’on dirait que rien ne s’est passé entre les deux. Hazel Gorham était l’épouse d’un ingénieur américain qui a longtemps vécu au Japon et a choisi, avec elle, de se faire naturaliser japonais en 1941, quelques mois avant Pearl Harbor. Elle a été l’élève d’Oshikawa Josui (dans l’ordre japonais, patronyme en premier). Celle-ci, quant à elle, était depuis 1930 l’iemoto (chef) de l’école d’ikébana Shôfûryû, une branche de l’école Ikénobô. L’ouvrage est leur œuvre commune, sans que l’on puisse distinguer ce qui revient à l’une ou à l’autre ; mais on peut évidemment supposer que l’écriture première, ou au moins l’orientation principale, revient à Oshikawa Josui, tandis que Hazel Gorham aurait travaillé surtout à la mise en forme de la version anglaise. Toutefois, ne voir en elle qu’une traductrice serait certainement sous-estimer son rôle, car, à son actif, elle a d’autres œuvres de son cru sur l’esthétique japonaise.

mercredi 10 décembre 2014

La logique du haïku / A. Berque

Calligraphie
source
XXIIIes Lectures sous l’arbre, 17-24 août 2014
21 août, Le Chambon, À l’arbre vagabond

La logique du haïku

Augustin Berque


1. Définir le haïku
            La première édition du Petit Larousse (1906) ignore le haïku. Celle de 2001 le définit comme « Petit poème japonais constitué d’un verset de 17 syllabes ».  Le plus littéraire de nos grands dictionnaires, le Dictionnaire culturel en langue française d’Alain Rey (Le Robert, 2005, 5 vol.), le définit comme « Poème classique japonais de trois vers issu de la strophe nommée haïkaï, dont le premier et le troisième sont pentasyllabiques, le deuxième heptasyllabique (5-7-5, soit 17 syllabes) », et lui consacre en outre un encadré de deux demi-pages, où l’on peut lire entre autres que le haïku « condense une perception fugitive du monde sensible », où  « derrière l’apparente facilité et la spontanéité se cachent une rigueur formelle et une thématique très codifiée, où alternent et se mêlent notations sur la nature, les saisons, les travaux et les jours, les sentiments, comme dans ces trois variations sur l’averse :

mercredi 2 avril 2014

Préface à "Pour un vocabulaire de la spatialité japonaise" / A. Berque

Couple with a Standing Screen K. Utamaro
Couple with a Standing Screen (1797 ) K. Utamaro
Museum of Fine Arts, Boston
(source)
Préface à Pour un vocabulaire de la spatialité japonaise 
(dir. P. Bonnin)

par Augustin Berque

            Si la spatialité nippone fascine en Occident, c’est d’abord dans les milieux de l’architecture, comme il se doit puisque ce sont les architectes qui s’occupent de mettre l’espace en formes concrètes. On ne s’étonnera donc pas que ce soit un architecte, Philippe Bonnin, qui ait entrepris de réaliser un Vocabulaire de la spatialité japonaise. Mais pour cet architecte qui est aussi anthropologue, il ne pouvait s’agir seulement d’un dictionnaire de l’architecture japonaise. L’entreprise va bien au delà, car elle part d’une interrogation anthropologique sur ce que c’est concrètement que l’espace dans la culture nippone. Certes, on peut se poser une pareille question à propos de toutes les cultures humaines ; mais il y avait dans le cas du Japon des raisons plus pressantes de le faire. D’où l’intérêt tout particulier de ce Vocabulaire, qui réussit l’exploit d’y apporter une réponse coordonnant une approche pluridisciplinaire, ayant mobilisé pendant plusieurs années des dizaines de chercheurs venus de champs divers.

mercredi 26 février 2014

Prochain séminaire, vendredi 28 mars 2014 / Takashi Kurata sensei

Gouache doro-e de la collection Yanagi
Gouache doro-e de la collection Yanagi,
présentée dans la revue Kōgei, 1937. Mingeikan, Tōkyō.
Mesological life in 1928
Takashi Kurata
Associate professor (philosophy)
Research Institute for Humanity & Nature (RIHN), Kyoto, Japan

In 1928, there were 3 epoch making events related to Mesology in Japan.
First of all, Japanese philosopher, Tetsuro Watsuji, started the lecture on Mesology from a philosophical viewpoint at the first time in this year, focusing on the Japanese word Fudo (milieu) and investigating the various phenomena of interactions between human cultures and natural environments. This lecture was published under the title, Fudo, afterwards.
Secondly, Koji Fujii, who was the first environmental engineer on architecture in Japan, published his main work, Residence in Japan, and built his own house of modern-ecological style, assimilating its construction to the climate and nature in Japan. This house was named Chochikkyo, which literally means the residence listening to the sound of bamboo.

mercredi 11 décembre 2013

Marcher au Japon / A. Berque

Kyôto-shi Rakusai Chikurin kôen
Kyôto-shi Rakusai Chikurin kôen
Augustin Berque (CC)
École spéciale d’architecture, Paris, le 10 octobre 2013
Cycle de conférences de l’automne 2013 : La marche

Marcher au Japon

 Par Augustin BERQUE


1. Le chemin du Bois de bambous 

L’image ci-contre, que l’on a choisie pour l’affiche annonçant cette conférence, est une photographie que j’ai prise il y a quelques années au parc du Bois de bambous de Kyôto (Kyôto-shi Rakusai Chikurin kôen 京都市洛西竹林公園). C’est un parc où sont rassemblées une grande variété d’espèces de bambous, de tailles et de formes parfois surprenantes. Le diamètre des plus gros bambous atteint une quinzaine de centimètres, et ils peuvent dépasser les vingt mètres de hauteur. C’est le cas de l’espèce qu’on appelle au Japon madake 真竹 (Phyllostachys[1] bambusoides), le « vrai bambou ». Ceux que vous voyez sur l’image sont d’une autre espèce, plus petite, le bambou de Budai (Hoteichiku 布袋竹, Phyllostachys aurea). Le bambou, notamment le madake, est une plante naturelle au Japon, mais que l’on cultive aussi parce qu’elle se prête à de très nombreux usages, y compris alimentaires (les « pousses de bambou », takenoko 竹の子). Au petit Musée du bambou qui est adjoint au parc, on apprend même que dans les dernières années de la guerre du Pacifique, par manque de métal, on avait mis au point du béton armé par des tiges de bambou !

mercredi 4 décembre 2013

Le territoire des meisho / A. Berque

Pèlerins de la cascade Kirifuri du mont Kurokam Katsushika Hokusai
Pèlerins de la cascade Kirifuri du mont Kurokam
Katsushika Hokusai, 1831-32
source : Philadelphia Museum of Art
Paru dans  Les rameaux noués. Hommages offerts à Jacqueline Pigeot, sous la direction de Cécile SAKAI, Daniel STRUVE, TERADA Sumie et Michel VIEILLARD-BARON, Paris, Collège de France : Institut des hautes études japonaises, 2013, p. 23-36.

 Le territoire des meisho

par Augustin Berque

1. Michiyuki-bun
Rappelons d’abord les grandes lignes de Michiyuki-bun. Poétique de l’itinéraire dans la littérature du Japon ancien[1], la thèse fameuse qui valut à Jacqueline Pigeot le prix Yamagata Bantô, le plus prestigieux de la japonologie. C’est là que j’ai découvert la question des « lieux renommés », les meisho 名所.
            Le mot michiyuki-bun 道行文, qui signifie « littérature (bun) d’itinéraire (michiyuki) », a été créé par la philologie moderne pour désigner un type de littérature qui se développa au XIIIe siècle et connut une grande faveur à l’époque Muromachi (XIVe – XVIe siècles).  Il s’agit de la relation de voyages fictifs dans des lieux connus, dont le style se caractérise par une prose rythmée (surtout des heptamètres et des pentamètres alternés), évoquant la nostalgie du voyageur, riches en toponymes et en citations de poèmes anciens, et mettant systématiquement en œuvre des tropes appelés engo 縁語 et kakekotoba 掛詞.

mercredi 22 mai 2013

Le déploiement des formes / A. Berque

Le rêve de l'architecte Thomas Cole
Le rêve de l'architecte, Thomas Cole (1840)
(source)
Colloque international Les territoires du temps.
Société française des architectes, 24 et 25 mai 2013.
A paraître dans Le Visiteur.

Le déploiement des formes, architecturales entre autres 

par Augustin BERQUE

§ 1. L’exposition MA – espace-temps au Japon
  
« Au Japon, les notions de temps et d'espace sont unies dans un seul concept traduit par le mot "MA" (…) Il n'existe aucune différence entre les deux notions de temps et d'espace telles que les perçoivent les Européens. (…) Ce concept est le fondement même de l'environnement, de la création artistique et de la vie quotidienne au point que l'architecture, l'art, la musique, le théâtre, l'art des jardins sont tous appelés des arts "MA" ». L’annonce de l’exposition n’y allait pas par quatre chemins…

mercredi 2 mai 2012

Le temps et l'espace dans la culture japonaise / Romaric Jannel

"Les trois blancheurs" / Katsuhika Hokusai Cent vues du Mt Fuji
"Les trois blancheurs" / Katsuhika Hokusai
Cent vues du Mt Fuji (1830)
(source : ReedDesign)
Compte rendu par Romaric Jannel

Le temps et l’espace dans la culture japonaise

KATO Shûichi (trad. SABOURET Christophe) 2009 (Or. 2007),
Paris, CNRS Éditions, 271 pages.

Il est des langues dont la traversée, d’une rive à l’autre du monde, passionne, tant l’épreuve est difficile. Des œuvres littéraires sont traduites du japonais vers le français depuis bien longtemps, mais les essais pour leur part font figure de parent pauvre. S’agissant de traduire en français un essai rédigé en langue japonaise, la rigueur nécessaire à une telle entreprise a de quoi rebuter bien des prétendants. Plusieurs chercheurs s’y sont exercés ces dix dernières années faisant l’objet de publications notamment aux éditions du CNRS[1]. De qualité variable, ces traductions révèlent néanmoins l’intérêt des sciences humaines françaises pour la pensée japonaise et montrent, notamment aux philosophes, des perspectives originales[2]. L’œuvre de Katô Shûichi (1919-2008) compte plus de cinquante livres. Connu du grand public japonais, il est considéré comme « l’une des figures majeures de la pensée japonaise de la seconde moitié du XXe siècle »[3]. De formation médicale, il est aussi connu pour son militantisme pacifique. Le temps et l’espace dans la culture japonaise (2009, Or. 2007) traite, dans et au regard de la culture japonaise, de deux thèmes centraux des sciences humaines à savoir le temps et l’espace.