mardi 12 décembre 2017

Journée d'étude EHESS/Univ. Kyoto



 3e Rencontre franco-japonaise en anthropologie et en philosophie

Questionner le paradigme de la technique

le 15 décembre 2017, EHESS-Paris
matin : 54 Bd Raspail, salle AS1 -08 
après-midi : 105 Bd Raspail, salle 8

Organisation : Frédéric JOULIAN (EHESS), Mayuko UEHARA (Univ. Kyôto) et le groupe  (AIDA)
Programme :

mercredi 6 décembre 2017

La cosmophanie des réalités géographiques / Augustin Berque

The Sphinx, the Great Pyramid and two lesser Pyramids
(Ghizeh, Egypt: Francis Bedford,1862)
source
Paru dans les Cahiers de géographie du Québec, vol. LX, , n° 171, déc. 2016, p. 1-14.
Seminário Nacional sobre Geografia e Fenomenologia
Unicamp, Limeira, 25-26 octobre 2016

La cosmophanie des réalités géographiques

par Augustin Berque

Résumé – On interprète ici le « litige » (Streit) que Heidegger voit entre la Terre et le Monde, dans L’Origine de l’œuvre d’art, comme l’en-tant-que (als) qui fait sortir la substance terrestre de son identité de gisant-dessous (hupokeimenon, subjectum) pour déployer son être vers un prédicat insubstantiel qui est un certain monde – le Monde, pour nous autres dont c’est le monde. Cette assomption du sujet (la Terre) en tant qu’un certain prédicat – un monde, qu’elle ouvre de ce fait même – produit les réalités géographiques. L’œuvre d’art y joue un rôle d’éclaireur. La science en revanche n’a de cesse qu’elle ne saisisse l’identité du sujet (celui du logicien, qui n’est autre que l’objet du physicien). L’on peut ainsi tracer une triple homologie dans le Streit : il y a litige entre Terre et Monde comme entre science et art, ainsi qu’entre sujet et prédicat, litige qui engendre indéfiniment la mouvante réalité d’un certain milieu.

Mots clefs : art, en-tant-que, milieu, monde, prédicat, réalité, science, sujet, Terre.

mercredi 29 novembre 2017

Voir comme : de paysage en mésologie / Augustin Berque

Landscape of Fukakusa, southern Dinstinct of Kyoto (Inshō Dōmoto: 1919)
(source)
Pour un livre d’hommages au Professeur Nakamura Yoshio, dirigé par Cyrille Marlin.

Voir comme

de paysage en mésologie

par Augustin Berque

Résumé –
Le mitate 見立て, ou "voir comme", est l'un des thèmes importants dont NAKAMURA Yoshio traitait dans son Introduction aux études paysagères (Fûkeigaku nyûmon, 1982). Dans la tradition esthétique japonaise, il s'agissait là de voir un certain paysage comme si c'en était un autre, célèbre en peinture ou en littérature. Tout en expliquant en quoi consistait cette tradition esthétique, et en commentant l'interprétation qu'en donne Nakamura,  l'article montre la parenté du mitate avec un principe ontologique essentiel, l'en-tant-que qui, à partir du donné environnemental brut (l'Umgebung d'Uexküll), institue la réalité dans les milieux du vivant en général, et dans les milieux humains en particulier.


Plan§ 1. L’Introduction aux études paysagères ; § 2. Le mitate (voir comme) ; § 3. Interpréter le mitate ; § 4. De « comme » en « en tant que » ; § 5. Exister en tant que la réalité.

mercredi 15 novembre 2017

Renouer avec la Terre

Institut d’art contemporain (IAC) de Villeurbanne / Cycle de recherches Vers un monde cosmomorphe, station 12 Pratiques cosmomorphes et milieux asiatiques / Conférence du 3 novembre 2017

Renouer avec la Terre

Cosmologie de l’agriculture naturelle selon Fukuoka

par Augustin Berque

1. Le propos général
Rappelons d’abord la perspective générale dans laquelle se place cette conférence. L’invitation de Nathalie Ergino, Directrice de l’IAC, dans un courriel du 12 juillet 2017, définissait la journée d’études Station 12Pratiques cosmomophes comme «  rassembl[ant] chercheurs et artistes autour d’une multiplicité de pratiques tendant à rendre manifestes les liens de coexistence entre le vivant et son milieu. Faisant suite aux recherches transdisciplinaires amorcées depuis fin 2016, cette Station se fonde sur l’émergence d’alternatives aux perspectives modernistes occidentales. Sous le prisme de la pensée asiatique, elle propose de réévaluer notre conception de l’environnement non plus comme objet séparé de notre pensée mais selon une imprégnation mutuelle avec ceux qui l’habitent ». Dans un courriel précédent (7 octobre 2016), Mme Ergino m’informait que, plus généralement, ces « stations » visent à « se séparer d’une vision anthropocentrique du monde pour appréhender la notion d’un univers organiquement relié, un monde non plus anthropomorphe mais ‘cosmomorphe’, où l’homme prend acte de sa place relative dans la chaîne du vivant. Les notions de coexistence dynamique, d’intuition et de recherche collective sont au cœur des préoccupations de cette nouvelle station. De la perception à la fusion, de l’immersion à l’osmose… Aujourd’hui, il nous semble plus que jamais nécessaire de renouveler et de partager une multiplicité d’approches. »  
            Voilà un objectif qui, clairement, rencontre celui de le mésologie que je professe en tant que telle depuis mon premier essai sur le milieu japonais, Le Sauvage et l’artifice (1986). C’est en effet dans ce livre que j’ai mis en avant les deux concepts centraux de ce que j’entends par ce terme de « mésologie » : la médiance et la trajection, dont justement Mme Ergino m’a demandé de vous parler aujourd’hui. Par la suite, la théorie s’est étoffée, d’autres concepts en sont dérivés, nécessitant en fin de compte que je rédige un Glossaire de la mésologie dans la perspective du colloque sur la mésologie qui a eu lieu l’été dernier à Cerisy-la-Salle. Ce glossaire est consultable en ligne. C’est un vocabulaire technique, au premier abord un peu jargonnesque, mais dont l’essentiel tourne autour des trois mots milieu, médiance, et trajection.
            Toutefois, ce n’est pas d’un commentaire de ces concepts que je partirai aujourd’hui, mais plutôt de l’intitulé de votre journée d’études : « pratiques cosmomophes ». 

mercredi 8 novembre 2017

Trajection et réalité / Augustin Berque

Le cycle (ou chaine) fondamentale de la documentation
(source)
La mésologie, un autre paradigme pour l’anthropocène ?
 Colloque international, Cerisy-la-Salle, 30 août-6 septembre 2017

Trajection et réalité

par Augustin BERQUE

Résumé : Du point de vue de la mésologie, la réalité n’est ni objective, ni subjective ; entre ces deux pôles théoriques, elle est trajective. Le concept de trajection m’est venu à partir de la notion de mitate : voir non-A en tant que A. Via la logique du prédicat de Nishida, j’en suis arrivé à définir la réalité comme la trajection (par les sens, l’action, la pensée, le langage) de S en tant que P, ce qui permet la synthèse entre logique du sujet (Aristote) et logique du prédicat (Nishida), et, avec la notion de chaîne trajective : (((S/P)/P’)/P’’)P’’’…, de prendre en compte l’histoire et l’évolution. J’ai opéré une série de rapprochements entre la trajection et la tonation (Tönung) chez Uexküll, les chaînes sémiologiques chez Barthes, le als (en tant que) chez Heidegger, voire en direction de la chimie et de la physique. Il s’agit ici d’ordonner ces divers rapprochements en une véritable construction de la réalité (le milieu) à partir du réel (l’environnement).

mercredi 25 octobre 2017

Faire suivre (L'adresse du réel) / A. Berque

Reality and Reflection (Ivan Sagito: 1988, source)
Faire suivre

Compte rendu de Jocelyn Benoist L’adresse du réel Paris, Vrin, 2017, 372 p.

par Augustin Berque

            Voilà bien ce que Piaget aurait appelé un livre d’agrégé de philo. Cela consiste essentiellement à discuter un philosophe qui discute un philosophe qui… etc.,  en cercle disciplinaire. Or le thème de ce livre, c’est « le réel », et même, literatim (puisque c’en est justement le titre), « l’adresse du réel ». C’est donc annoncer – et c’est bien pour cela que j’ai souhaité lire ce livre – que l’on va nous dire où habite le réel. Serait-ce dans ledit cercle ? Voire.
            L’ouvrage, à la suite d’une préface intitulée « Dimensions du réel », comporte dix chapitres : I « Le réalisme sans la métaphysique », II « Nouveau(x) réalisme(s), III « Le réel dans tous les sens », IV « Rien que de la grammaire », V « Les frontières du réel », VI « Requiem – tintamarre – pour une phénoménologie », VII « La réalité des apparences », VIII « La perception comme intentionalité et réalité », IX « La nature poétique du sensible », et X  « Qu’est-ce qu’être réaliste en morale ? ».
            Le texte  commence et se termine par une célébration du « contexte » : « On ne peut soustraire l’être à ses contextes, puisque ceux-ci, loin de constituer un obstacle ou une limitation à l’être des choses, en sont la forme même » (Préface, p. 9) ; et au chapitre X : « Comme si, pour donner sa portée réelle à la morale ou plutôt lui donner la portée qui est toujours la sienne, et qui est réelle, il fallait être en mesure de trouver la ‘réalité morale’ quelque part en stock, comme un gisement d’entités résidant en quelque sorte à l’état naturel dans notre monde. Alors que le contour d’une telle ‘réalité’ ne se déterminera que dans les jugements moraux que nous avons à porter effectivement en contexte » (p. 365, dernière phrase du livre).
            C’est donc, manifestement, professer que « l’adresse du réel » est dans un certain rapport au contexte. Question, alors : qu’est-ce que le contexte, et où est-il ? La lecture du livre apporte non moins évidemment la réponse : il est, pour l’essentiel, textuel, et on le trouve dans des cas de figure offerts par des textes de philosophes, ou secondairement des textes littéraires. En somme, « l’adresse du réel », c’est dans des textes qu’elle se trouve.  
            Je contesterai d’autant moins la prise de position théorique de l’auteur par rapport aux « différents types de réalismes philosophiques proclamés aujourd’hui » (p. 345) que je suis profondément d’accord avec le principe qui le guide, et qui est d’insister sur la contextualité : « il n’y aura d’ontologie que contextualisée. (…) Car vouloir dresser un inventaire ‘absolu’, univoque de la réalité en oubliant qu’un tel inventaire ne peut s’établir qu’au fil des façons variées que nous avons de référer, chacune définie dans sa circonstancialité, ne serait-ce pas (…), pour ainsi dire, penser sans penser ? Ce qui est la façon la plus sûre aussi de ne pas penser la réalité, à savoir cela même qui, à chaque fois, circonstanciellement, appelle un certain type de définition » (p. 53, italiques dans le texte).
            Le problème, en revanche, c’est la conception que l’auteur se fait dudit contexte.  L’a-priori du non-agrégé de philo que je suis (car géographe et orientaliste) serait de commencer par chercher l’adresse du réel dans des réalités physiques, des réalités biologiques et des réalités anthropologiques, donc, de préférence et toujours a priori, dans des écrits de physiciens (au sens large), de biologistes (idem) et d’anthropologues (idem), pour savoir en quoi ces gens-là considèrent qu’il y a réalité matérielle, vivante ou humaine ; puis, en tant cette fois que philosophe, d’en déduire l’essentielle adresse du réel, coiffant et sous-tendant ces diverses adresses locales. By the way, je me poserais la question du lieu, laquelle occupe toute une province de la philosophie – de la χώρα (chôra) platonicienne au 場所 (basho) nishidien, sans parler (puisque cela ne se fait plus) du heideggérien da (là). Car, après tout, quand on parle d’ex-sistentia (existence), ce « se-tenir-hors-de » qui serait propre aux êtres réels, n’est-ce pas, d’abord, une question de lieu, voire de milieu : hors de quoi, et où ?
            Mais de tels a-priori sont en deçà du propos de l’auteur. L’adresse du réel, pour lui, ce n’est pas une vulgaire question de milieu, c’est bien celle du contexte dans des textes estampillables « philo » ; à savoir, dans l’ordre (pour s’en tenir aux ouvrages principalement discutés) : Sinn und Existenz (Sens et existence, 2016), de Markus Gabriel, qui est évoqué dès la préface et de nouveau dans plusieurs chapitres ; Après la finitude, de Quentin Meillassoux (2006), Grundlagen der Arithmetik (Fondements de l’arithmétique, 1884), de Gottlob Frege ; la Métaphysique d’Aristote (Θ) ; Manifeste du nouveau réalisme (2016), de Maurizio Ferraris ; Philosophische Untersuchungen (Recherches philosophiques, 1953), de Ludwig Wittgenstein ; Idées directrices pour une phénoménologie, d’Edmund Husserl (1950) ; Phénoménologie de la perception, de Maurice Merleau-Ponty (1945) ; etc.
            On remarquera que, dans aucun de ces titres, ne figurent les mots « réel » ou « réalité » (à la rigueur, il y est question de « réalisme » en philosophie). A priori, là n’est donc pas leur objet premier. Pourtant, il se trouverait bien des écrits estampillables « philo » qui, tel Procès et réalité (Process and reality, 1929) de Whitehead, L’a-préhension du réel. La physique en questions, d’André Coret (1997), et bien d’autres encore, qui en posent explicitement la question ; mais ce livre n’en a cure.
            Il se trouve plus encore des livres qui, du point de vue même de la physique (au sens large), de la biologie (idem) et de l’anthropologie (idem), posent bel et bien la question du réel et de la réalité dans leurs champs respectifs. Pour le non-agrégé de philo, c’est là en priorité qu’il faudrait donc chercher l’adresse du réel, avant d’en envisager quelque sub- ou sursomption philosophique. Pour la physique par exemple, on apprendra beaucoup sur ce thème dans la série d’ouvrages que Bernard d’Espagnat a nommément dédiés à la question du « réel voilé », et dont il a réalisé la synthèse dans ce magnum opus qu’est son Traité de physique et de philosophie (2002) – titre qui, plutôt même que la philosophie des sciences, concerne d’abord toute ontologie digne de ce nom.
            Quant à la biologie, l’on ne saurait négliger que Jakob von Uexküll a montré que ce qui existe pour le vivant, ce n’est pas le donné brut de l’environnement (Umgebung), mais ce qu’il choisit et élabore à partir de cette matière première abstraite en s’élaborant soi-même, à savoir son milieu propre (Umwelt), pour ainsi dire dans un croître-ensemble (une concrescence, aurait dit Whitehead), ou dans ce rapport ambivalent d’empreinte/matrice qui ontologiquement lie χώρα et γένεσις dans le Timée, comme dans ce « soin nourricier mutuel » (uyway en quechua, crianza mutua en castillan) qui entrelie concrètement l’humain et son milieu sur l’altiplano andin... Ce faisant, Uexküll a ouvert le champ de cette science des milieux concrets : la mésologie (Umweltlehre).
             Benoist quant à lui dédaigne ces questions d’ontologie concrète, alors même qu’il lui arrive d’écrire, en conclusion du chapitre III (p. 122-123) : « Ce qui importe bien plutôt, dans ce cas comme dans tous les autres, c’est de trouver le sens qui nous permette d’appréhender cet être tel qu’il est, c’est-à-dire tel qu’il est dans un certain contexte, qui nécessairement appelle certaines normes et s’en nourrit, des normes que nous ne pouvons nous épargner le travail (et le risque) d’appliquer – c’est ce qui fait qu’il s’agit d’un ‘contexte’ et non d’un simple ‘champ’ ou ‘environnement’ [Umgebung] » (crochets dans le texte).
            On en eût accepté l’augure, et souhaité que l’auteur rapprochât son « contexte » de l’Umwelt (milieu) dont Uexküll parlait en l’opposant catégoriquement à l’Umgebung (environnement) ! Mais non : cette piste entr’ouverte au passage, Benoist ne s’y engage pas. Quant aux réalités humaines, qui foisonnent dans ce que montrent les sciences sociales, sans parler même de la mésologie humaine (fûdoron 風土論) dont Tetsurô Watsuji fut l’initiateur avec Fûdo. Ningengakuteki kôsatsu (Milieu. Étude de l’entrelien humain, 1935 ; traduit sous le titre Fûdo. Le milieu humain, 2011), il n’y remarque rien qui vaille d’y chercher l’adresse du réel. Cette adresse, il la cherche, oui, mais dans l’orbe éclairé par un seul réverbère : sa philosophie d’agrégé de philo.
            Inutile de préciser que ledit orbe, en pleine mondialisation, soliloque imperturbablement à l’occidentale. Voilà qui intriguera d’autant plus que l’auteur a co-dirigé un livre intitulé Towards new logic and semantics: Franco-Japanese collaborative lectures on philosophy of logic (Tokyo, Keio University, Centre for Integrated Research on the Mind, 2006). Malgré cette collaboration, il ne reste dans L’adresse du réel aucun souvenir de ce que la logique de l’identité du prédicat, chez un Nishida, ou la subsomption du logosique dans le lemmique, chez un Yamauchi, par exemple, impliquent quant à l’appréhension du réel, voire quant à son « a-préhension », comme dit joliment André Coret. La notion de soku entre autres, qui est courante dans le bouddhisme nippon et signifie littéralement à la fois A et non-A (i.e. le syllemme : le prendre-ensemble, sullambanein de l’empreinte/matrice) aurait pu faire dresser l’oreille à une philosophie en quête de l’adresse du réel ; mais en dépit de l’intention manifestée par la préface, on en reste ici pour l’essentiel à l’alternative classique du to be or not to be.
            Voilà qui n’incite pas à entrer dans le détail de l’argumentation bénédictine (c’est l’adjectif correspondant à Benoist), qui du reste est d’excellente tenue rhétorique ; car, tout de même, il y a des questions plus importantes à propos du réel et de la réalité que beaucoup de celles dont il traite avec une minutie parfois longuette (du genre cercle carré, hallucination, etc.) ;  à savoir avant tout la suivante : la réalité, ça ex-siste en tant que quoi, pour qui (humain ou non humain, y compris le dispositif purement matériel de l’expérience quantique), et à partir de quoi ?
            Certes, parler de « contexte », c’était bien effleurer cette question, mais y répondre eût exigé de s’engager franchement dans ce que la physique et la biologie, pour ne citer que ces deux sciences, en ont problématisé au siècle dernier, et n’ont cessé d’approfondir depuis. Quand, par exemple, Heisenberg écrivit que « S’il est permis de parler de l’image de la nature selon les sciences exactes de notre temps, il faut entendre par là, plutôt que l’image de la nature, l’image de nos rapports avec la nature. (…) C’est avant tout le réseau des rapports entre l’homme et la nature qui est la visée de cette science. (…) La science, cessant d’être le spectateur de la nature, se reconnaît elle-même comme partie des actions réciproques entre la nature et l’homme. La méthode scientifique, qui choisit, explique, ordonne, admet les limites qui lui sont imposées par le fait que l’emploi de la méthode transforme son objet, et que, par conséquent, la méthode ne peut plus se séparer de son objet »[1], il jetait bas trois siècles de dualisme moderne, et notamment la notion d’objet au sens de la res extensa cartésienne.
            Certes encore, Benoist discute beaucoup de « l’objet », mais à aucun moment dans une telle problématique, laquelle relève d’une logique ternaire (S est P pour I)[2] et non pas binaire (S est P) ; car il reste au fond banalement dualiste, et exclut donc le tiers (ce milieu effectivement exclu que l’anglais appelle excluded middle). Corrélativement, s’il lui arrive de discuter de la notion de Ton, c’est chez Kant et à propos de musique (p. 320 sqq), sans nul rapport avec le sens proprement ontologique (celui de l’en-tant-que d’un « exister en tant que quelque chose », etwas als etwas comme l’a traduit Heidegger) que ce terme a pu prendre chez Uexküll, et qui derechef jetait bas le dualisme.
            On rétorquera peut-être que Heisenberg ou Uexküll n’étant pas à proprement parler des philosophes, il était normal de ne pas les discuter dans un livre classé en « moments philosophiques » chez un éditeur de philosophie (Vrin). Alors, puisque la question de l’art est l’une de celles qu’aborde amplement ce livre, quid du plus célèbre écrit philosophique sur l’œuvre d’art au XXe siècle (je n’ose le nommer, serait-ce par prétérition). Quand ce texte-là nous apprend que l’œuvre de l’art, dans le « prime jaillissement » (Ursprung) de l’œuvre d’art, est d’ouvrir un monde, mais que ce monde est en rapport litigieux avec la terre, quelle est donc la réalité respective de ces deux termes, et lequel des deux (voire leur litige même, Streit) peut prétendre héberger le réel, ou la réalité ? D’un tel questionnement, ici pas l’ombre…
            Et même, soit dit pour rester encore un peu en philosophie, et s’agissant à plusieurs reprises de réalisme dans ce livre, quand on voit ce que le capitalisme néolibéral fait actuellement des sociétés humaines et de leurs milieux, et quand on se rend compte que si la diva de cette politique, Margaret Thatcher, a pu assurer que there is no such thing as society, c’était en héritière directe du nominalisme médiéval (dans la fameuse querelle des universaux : nominalistes vs « réalistes »), la question de la réalité du social – dont traitent les sciences sociales modernes, mais qu’on peut d’abord attribuer au « réalisme » d’admettre que « société » n’est pas qu’un flatus vocis –, est-ce donc une question si antédiluvienne qu’un philosophe en quête de l’adresse du réel n’ait plus à se la poser ?
            … On pardonnera au facteur de la présente recension le ton un peu moqueur qu’il s’est permis d’adopter ; car cette permission, il la tenait de l’auteur lui-même, qui écrit p. 190-191 : « La philosophie authentique se moque de la philosophie. Elle ne veut pas être philosophie. Elle veut être vraie ». Je pense effectivement que, lorsque d’Espagnat parle de « réel voilé », ou Uexküll de Ton, leurs livres sont plus authentiquement de la philosophie que cette philosophie nombriliste. Et l’adresse du réel, par conséquent, plutôt qu’à l’adresse de cette philosophie-là, c’est – changement d’adresse, faire suivre ! – dans un plus vaste monde que j’irais la chercher.
Palaiseau, 15 juillet 2017.

Augustin Berque a récemment publié Là, sur les bords de l’Yvette. Dialogues mésologiques, Bastia, éditions Éoliennes, 2017. Courriel : berque@ehess.fr. Site : <http://mesologiques.fr>





[1] Werner HEISENBERG, La nature dans la physique contemporaine (Das Naturbild der heutigen Physik, 1955), Paris, Gallimard, 1962, p. 33-34.
[2] « I » représente ici un interprète quelconque, par exemple la fameuse tique d’Uexküll, ou la chair dans Philosophy in the flesh, de George Lakoff et Mark Johnson (1999), ou encore le dispositif de l’expérience en mécanique quantique, etc. Qu’un même objet S, suivant I, I’, I’’ etc., existe en tant que P, P’, P’’ etc., cela relève du syllemme (la biaffirmation : à la fois A et non-A), non du principe du tiers exclu.

mercredi 26 juillet 2017

Trajective chains in mesology / Augustin Berque

The Merchant Navy: The chain-locker (Henry Carr: 1942)
source
The International Society for the Philosophy of Chemistry (ISPC)
Colloque international de philosophie de la chimie, Paris, 3-6 juillet 2017

Trajective chains in mesology

von Neumann chains in physics, etc. – and in chemistry ?

by Augustin BERQUE

Abstract – The leading idea of mesology (the study of milieux) originates in Plato's Timaeus, with the paradoxical relationship of chôra (milieu) and genesis (relative being), which are posed as both an imprint and a matrix of each other. Though  foreboded, the idea of milieu was locked out by Plato's rationalism, because it infriges the principle of the excluded middle : A (an imprint) cannot be non-A (a matrix), and there is no third term, both A and non-A. After Uexküll, who proved experimentally that an animal and its proprer milieu (Umwelt, not to be confused with the general data of the environment, Umgebung) are precisely in such a relationship, and after Watsuji, who, as for the human, named this relationship fûdosei (mediance) and defined it as the structural moment of human existence, mesology has logically and ontologically formulated empirical reality r (that of concrete milieux)  in the following way : r = S/P, which reads "reality r is the subject S as the predicate P". Reality is neither S (the Real in itself) nor P (a subjective representation), but emerges in a process called trajective chain by dint of which, indefinitely, S is assumed as P, producing S/P, which in its turn is hypostasized into S' by P', and so on in the following way : (((S/P)/P')/P'')/P'''... etc.  Homologous chains have been observed also in physics, and named "Neumann chains". Then what about chemistry?
Plan – § 1. Starting up mesology ; § 2. The establishment of mesology ; § 3. Mediance and trajective chains ; § 4. Trajective chains, semiologic chains, von Neumann chains ; § 5. Chemistry in the concrete milieux of the Ecumene.

mercredi 19 juillet 2017

dialogues mésologiques / Augustin Berque


Vient de paraître

dialogues mésologiques

éditions éoliennes / Augustin Berque

Là, sur les bords de l’Yvette Sur les bords de l’Yvette, un vieux monsieur très savant, le Dr No, et sa petite- lle Mélissa, lycéenne en seconde, parlent de mésologie – la science des milieux, c’est-à- dire de la relation spéci que que tout être vivant crée avec son environnement. Alors que l’environnement est universel – le même pour tous –, le milieu est singulier, que ce soit à l’échelle de l’espèce – le milieu d’un ragondin n’est pas celui d’un canard, bien qu’ils vivent côte-à-côte dans la même rivière – ou à l’échelle des organismes ; et, dans le cas de l’humain, que ce soit à l’échelle des personnes comme à celle des cultures: un même donné environnemental pourra être perçu et utilisé de manières très di érentes par des sociétés di érentes, et dans un même environnement, deux personnes pourront vivre dans deux milieux très di érents. La découverte de cette spéci cité des milieux a révolutionné les sciences de la nature au xxe siècle, avec les travaux du naturaliste balte Jakob von Uexküll (1864-1944), et du philosophe japonais Tetsurô Watsuji (1889-1960). Les perspectives nouvelles sur la nature et sur l’existence humaine qui découlent de leur mésologie sont ici même – sur les bords de l’Yvette – mises à la portée de tous dans une suite de dialogues entre Mélissa et son grand-père, où s’invitent tour à tour, ctivement, quelques-uns des grands noms de la mésologie : Uexküll et Watsuji, bien sûr, mais aussi quelques autres savants qui ont fait de la mésologie sans le savoir. Le tout, sous l’œil du roi de l’Yvette... le ragondin.

mercredi 12 juillet 2017

Le Poète et la Panthère / Isabelle Favre

Traité des couleurs de Goethe
(1809, aquarelle - Goethe-Museum Frankfort)
Séminaire Mésologiques, 10 mars 2017 

Le Poète et la Panthère

ou le Paysage comme Expérience

Isabelle Favre

Dans sa Théorie de la Signification, publiée à la suite de Mondes animaux et monde humain, Jakob von Uexküll écrit au début du tout dernier chapitre, intitulé Le Progrès : 
« Ce progrès, tant vanté, qui est censé conduire les êtres vivants d’une origine imparfaite à un état de perfection toujours plus élevé, n’est-il pas au fond une vue de petits-bourgeois qui spéculent sur le bénéfice croissant d’une bonne affaire ? ». 
J’interpréterais volontiers cette phrase comme l’intuition des transformations qui nous dépassent, en nous faisant entrer dans l’Anthropocène. Anthropos apparaitrait alors sous les traits de petits bourgeois spéculateurs, peu importe leur affaire pourvu qu’elle soit bonne. Certains de leurs contemporains pourtant restent passionnés par la compréhension et l’expression de la forme. Qu’elle soit forme de vie ou de langage, cette passion implique curiosité et reconnaissance d’une altérité. Uexküll achève ainsi son chapitre sur Le Progrès :
« Ce n’est pas l’expansion de notre milieu de vie à des millions d’années-lumière qui nous élève au-dessus de nous-mêmes, mais la reconnaissance qu’aux côtés de notre milieu personnel se lovent dans un plan commun les milieux de nos frères humains et animaux. » 
Uexküll utilise bien le mot « Mitbrüder » (frères).
Dans mon exposé, je souhaite mettre au jour les figures de ce plan commun, puis observer dans quelle mesure le "paysage", un mot apparu il y a 500 ans, peut nous permettre d’en faire l’expérience.

mercredi 5 juillet 2017

Cruelle Arcadie. Genèse d’un paysage / Ursula Wieser Benedetti

Vue de Stowe House par George Bickham (1750)
(source)
Séminaire Mésologiques V :
La genèse des milieux humains : anthropisation, humanisation, hominisation
École des Hautes Études en Sciences Sociales
12 mai 2017

Cruelle Arcadie

Genèse d’un paysage : les grands jardins paysagers et la transformation de la campagne anglaise aux 18e et 19e siècles


Par Ursula Wieser Benedetti

Je suis très heureuse d'être ici aujourd'hui et je remercie les organisateurs de m'avoir invitée. Je vais vous parler aujourd'hui des jardins paysagers et de la transformation de la campagne anglaise aux 18e et 19e siècles, en tentant de mettre en évidence les dynamiques d'anthropisation, d'humanisation et d'hominisation qui ont accompagné ces développements. Le titre de mon intervention est « Cruelle Arcadie », ce qui laisse sans doute déjà entrevoir la direction dans laquelle je vais me diriger, et je vais essayer de mettre en lumière la corrélation forte qui existe entre jardins paysagers, transformation du paysage et révolution industrielle, cette révolution qui a pris naissance en Grande-Bretagne durant la seconde moitié du 18e siècle. Ces jardins paysagers d'aspect plutôt bucolique, harmonieux et « naturel » ne laissent peut-être pas soupçonner de manière évidente leur corrélation avec l'industrialisation, mais ce lien est fort, et c'est ce dont je vais vous parler aujourd'hui.

mercredi 28 juin 2017

Chaînes sémiologiques et production de la réalité / A. Berque

The Exaltation of the Arts (Jan Leyniers, 1660)
Brussels Manufactory (tapestry)
Congrès de l’Association française de sémiotique
Greimas aujourd’hui : l’avenir de la structure
UNESCO, Paris, 30 mai – 2 juin 2017
Chaînes sémiologiques et production de la réalité
par Augustin Berque


Résumé – La notion barthésienne de « chaîne sémiologique » est ici rapprochée de la notion mésologique de chaîne trajective, et corrélativement de la notion de mitate 見立て (voir un lieu a en tant que lieu b) et de la « logique du lieu » (dite également « logique du prédicat ») de Nishida. Dans cette optique, la réalité se définira comme la trajection (par les sens, l'action, la pensée, le langage) de S en tant que P, soit la formule r = S/P, ce qui permet la synthèse entre logique de l'identité du sujet (Aristote) et logique de l'identité du prédicat (Nishida). La notion de chaîne trajective, soit la formule (((S/P)/P')/P'')P'''..., permet de prendre en compte l'histoire et l'évolution. S'ensuivent une série de rapprochements entre les chaînes sémiologiques barthésiennes, la tonation (Tönung) chez Uexküll, la sémiose chez Peirth, voire la physique chez Heisenberg. Il s'agira ici d'ordonner ces divers rapprochements en tant que production de la réalité (le milieu, Umwelt) à partir du Réel (l'environnement, Umgebung), et réciproquement.

mercredi 21 juin 2017

Vivre avec les catastrophes (Yoann Moreau) / Clément Lefranc

La Vague, Plantu (source)
Magazine Sciences humaines
05 juin 2017
(source)

Recension

Vivre avec les catastrophes

Yoann Moreau, Puf, 2017

Par Clément Lefranc

Par définition, ou presque, les catastrophes naturelles qui emportent des vies, détruisent des territoires, abîment le monde, sont des événements imprévisibles. Figure funeste par excellence, la catastrophe est toujours suivie d’un moment de sidération, puis d’efforts d’élucidation pour en comprendre les causes et les conséquences suivis, très souvent, de controverses multiples. Partant de ce cadre général, l’auteur entre dans le vif de cas exemplaires (le séisme d’Edo en 1855, l’éruption volcanique d’Ambrym en 1892, l’éruption de l’Etna en 1991, le glissement de terrain de Vargas en 1999) pour examiner une thèse forte : même si ce qui est arrivé était impossible à envisager, la seule manière de panser les plaies consiste, collectivement, à construire un sens à la catastrophe. À défaut, il est impossible d’accepter l’inacceptable et de se projeter ensemble vers l’avenir. Signé par un physicien devenu anthropologue, spécialiste des modes d’existence en situation extrême, l’ouvrage renouvelle le genre. Il propose d’abord de restituer chaque catastrophe étudiée dans sa texture géographique, historique et sociale singulière. Il forge ensuite une nouvelle grammaire des risques, en insistant en particulier sur l’importance des « remédiations collectives » (mise en place d’espaces de discussion et de disputes, recherches communes d’explications à l’aide de modèles variés…) à défaut desquelles il serait impossible d’apprendre à vivre avec et après les catastrophes.