Résumé – Vers la fin de sa carrière, IMANISHI Kinji (1902-1992) a résumé sa méthode scientifique dans le concept de « science naturante » (shizengaku 自然学), en l'opposant à la notion ordinaire de sciences naturelles (shizen kagaku自然科学). Il s'agit fondamentalement d'un rejet du dualisme moderne, lequel a fait de la nature un objet. Cette science naturante postule que l'observateur peut dans une certaine mesure s'identifier au mouvement même de la nature, s'agissant notamment de l'évolution des espèces, à propos de laquelle Imanishi rejette catégoriquement le paradigme néo-darwiniste en postulant que, dans l'évolution, joue la subjectité de l'espèce en tant que telle, et non pas seulement la statistique d'une population d'organismes. Cette position a fait ostraciser l'idée de science naturante par la communauté scientifique nippone, mais les critiques adressées par Imanishi au paradigme actuel des sciences naturelles sont loin d'être toutes aberrantes. On reviendra ici sur ces questions en tentant d'évaluerleur validité.
La première édition du Petit Larousse (1906) ignore le haïku. Celle de 2001 le définit comme « Petit poème japonais constitué d’un verset de 17 syllabes ». Le plus littéraire de nos grands dictionnaires, le Dictionnaire culturel en langue française d’Alain Rey (Le Robert, 2005, 5 vol.), le définit comme « Poème classique japonais de trois vers issu de la strophe nommée haïkaï, dont le premier et le troisième sont pentasyllabiques, le deuxième heptasyllabique (5-7-5, soit 17 syllabes) », et lui consacre en outre un encadré de deux demi-pages, où l’on peut lire entre autres que le haïku « condense une perception fugitive du monde sensible », où « derrière l’apparente facilité et la spontanéité se cachent une rigueur formelle et une thématique très codifiée, où alternent et se mêlent notations sur la nature, les saisons, les travaux et les jours, les sentiments, comme dans ces trois variations sur l’averse :
Proposed to the International Journal of Contemporary Sociology, special issue on “Sociality, culture and nature”.
Is the concept of speciety
rationally operative ?
by Augustin BERQUE
Monkeys (1960-70) Chao Shao-an (Hong Kong Heritage Museum)
(source)
Abstract – The paper discusses the validity of the concept of shushakai put forward by the Japanese naturalist Kinji Imanishi. Itproposes to translate this concept with speciety, defining it as the fact of being a species as a society, not as a mere population ; a society endowed with subjecthood, thus possessing its own specific world and evolving in relation to that world, rather than to the environment in general. The point of view is that of mesology, i.e. the study of milieu as distinct from the environment, which is the object of ecology. Mesology in that sense corresponds to Umweltlehre in Uexküll’s sense, and to fûdogaku in Watsuji’s sense.
Proposed to the International Journal of Contemporary Sociology, special issue on “Sociality, culture and nature”.
Is the concept of speciety
rationally operative ?
by Augustin BERQUE
Abstract – The paper discusses the validity of the concept of shushakai put forward by the Japanese naturalist Kinji Imanishi. Itproposes to translate this concept with speciety, defining it as the fact of being a species as a society, not as a mere population ; a society endowed with subjecthood, thus possessing its own specific world and evolving in relation to that world, rather than to the environment in general. The point of view is that of mesology, i.e. the study of milieu as distinct from the environment, which is the object of ecology. Mesology in that sense corresponds to Umweltlehre in Uexküll’s sense, and to fûdogaku in Watsuji’s sense.
L’intérieur-extérieur nippon idéalisé au Rikugi kôen (Tokyo).
Cliché Francine Adam, 11 mai 2005.
Société française des architectes / CNRS
Colloque international Le silence habité des maisons
– 23-24 mai 2014, SFA –
Qu’est-ce qu’une intériorité nippone ?
Augustin Berque
Résumé – Le thème de l’intérieur (uchi内) est au Japon fort prégnant, de la définition de la personne à celle du territoire, en passant par la maison. Dans une conversation ordinaire, suivant l’occasion, le même terme uchi pourra correspondre au français « je », « chez moi », « ma famille », « notre entreprise », etc.. Dans le milieu nippon, la topologie du rapport dedans/dehors s’agence à diverses échelles, investissant l’intériorité du sujet dans des objets divers, ce qui diffère essentiellement de l’abstraction du « je » cartésien, mais traduit un aspect universel de l’habiter humain.
1. Ce que nous appelons « maison »
Comme en anglais avec house et home, il y a en japonais deux termes courants pour dire « maison » : ie et uchi. Les deux termes peuvent être transcrits par le même sinogramme 家, qui selon le contexte pourra donc se lire soit ie, soit uchi ; il s’applique toutefois le plus généralement à ie.
Renaturer la culture, reculturer la nature, par l’histoire : tel est le propos du livre Poétique de la Terre. Il commence, en première partie, par la question du sujet, en montrant que l’exaltation du sujet individuel moderne a entraîné une décosmisation qui à terme est mortelle, car aucun être ne peut vivre sans un monde commun (kosmos). Nous devons donc recosmiser notre existence. La seconde partie montre que l’arrêt sur objet propre à la modernité aboutit à dépouiller les choses de leur sens, faisant notamment du langage une aporie. Nous avons à remettre les mots et les choses dans le fil de leur histoire commune (leur croître-ensemble : concrescence), c’est-à-dire à les reconcrétiser. La troisième partie montre enfin que réembrayer la nature et la culture passe nécessairement par la question du rapport entre histoire et subjectivité, ce à tous les degrés de l’être, allant, par l’évolution, de la vie la plus primitive jusqu’à la conscience la plus humaine... (4ème de couverture de l'ouvrage Poétique de la Terre d'Augustin Berque aux Editions Belin).
Jean-Jacques Rousseau,
vue depuis son pavillon d'Ermenonville,
gravure (19e siècle, d'après G.F. Meyer) source
Les formes végétales et les interactions homme-nature : de Rousseau à quelques idées récentes de la botanique
Luciano Boi (EHESS-CAMS / Équipe de Mésologie)
« Une plante est un chant dont le rythme déploie une forme certaine, et dans l’espace expose un mystère du temps. »
(Paul Valéry, Dialogue de l’arbre, 1943.)
1. Observation, théorisation et la corrélation entre sujet et objet
En face du monde naturel en général et de celui végétal en particulier, il faut beaucoup d’attention, et une méditation particulière, vouées à l’observation et ouvertes à la contemplation en même temps. Il s’agira d’une attention capable d’accueillir d’abord les appels qui viennent des choses avant même de les analyser avec un point de vue arrêté. C’est dire que l’observation ne doit pas se fonder sur des préjugés et encore moins être dictée par des dogmes, encore qu’elle peut s’inspirer de conceptions antérieures et être orientée par des points de vues existants qui nous indiquent seulement la perspective selon laquelle il convient d’observer.
Der Wanderer über den Nebelmeer, 1816,
Caspar David Friedrich
(source)
Colloque international « Paysage et imagination »
École nationale supérieure d’architecture de Paris-La Villette, 2-4 mai 2013
De la constitution du sujet dans le paysage
Augustin Berque
1.
Au-dessus de la mer de nuages ?
Le tableau célèbre de Caspar
David Friedrich, Le Voyageur au-dessus de
la mer de nuages (Der Wandererüber
den Nebelmeer, 1816, Hamburger Kunsthalle) nous laissera toujours à imaginer quel
personnage se trouve là, et à quoi il pense. La mer de nuages, est-ce l’objet
de son regard, ou son regard lui-même ? Et ce regard, ne serait-ce pas le
nôtre ? Ni la langue française, ni d’ailleurs aucune langue européenne, ne
nous aide ici à répondre. Le « sujet », ce peut être la scène que
peint le tableau, ou le personnage qui regarde cette scène, ou encore
nous-mêmes, à travers ce personnage. Faut-il vraiment, peut-on même ici distinguer un « sujet » d’un « objet »
? Le tableau, certes, forme une unité, mais cette unité se limite-t-elle à son
contour ? Ou bien l’outrepasse-t-elle, nous emportant nous aussi au-dessus
de la mer de nuages ? Mais alors, quel serait le
lieu de ce sujet qui serait aussi l’objet – le spectateur et la mer de
nuages ?
Estampe sans titre d'"Utagawa Kuniyoshi (歌川 国芳), 1798-1861 femme-paysage
Condensé de l’exposé présenté lors de la conférence-débat
« Causalité et origine »
organisée le 27 mai 2011 à l’EHESS
avec la participation de TRINH Xuan Thuan et de Luciano BOI
I. La première expression d'une problématique des milieux, en Occident, se trouve dans le Timée, où Platon l'exprime par la notion de chôra. À côté de l'être absolu (ontôs ôn, eidos, idea) et de l'être relatif (genesis) qui en est le reflet, la chôra est d'un "troisième et autre genre" (triton allo genos). Elle n'a pas de commencement, et par rapport à la genesis dont elle est la condition d'existence, elle est à la fois empreinte (ekmageion) et matrice (mêtêr, tithênê). Il n'y a donc là ni origine, ni causalité, mais plutôt un rapport qui évoque la co-suscitation entre l'existant et son milieu, et que l’on pourrait rapprocher de la notion de coproduction conditionnée dans le bouddhisme du Grand Véhicule (sk pratîtya samutpâda, cn yuanqi 縁起, jp engi).