vendredi 14 janvier 2011

Le principe de la co-suscitation, actif à tous les étages

Globules Blanc (Pierre - Léon)
"Globules blancs"
(CC : leonzerider / Pierre - Léon)
Séminaire "Questions de mésologie". Compte rendu du cours du jeudi 13 janvier 2011

A. Berque définit le sens dans lequel il utilise le terme "mésologie", introduit en 1848 par Charles Robin comme "l'étude des milieux" (v. CR du cours du 9.12.10. "Historique du terme mésologie")

1. Dans le cadre de la mésologie, il s'agit ici plus spécialement des milieux humains, mais le principe est le même que pour l'étude des milieux en général. A. Berque définit "milieu" comme la relation d'un sujet avec son environnement. Ledit "sujet" s'entend à toute échelle et à tout niveau ontologique : individuel ou collectif, humain ou vivant, dans l'espace comme dans le temps (l'histoire, l'évolution). La subjectité (le fait d'être un sujet : subjecthood, shutaisei 主体性) peut être celle d'une personne individuelle, d'un groupe, d'une société, d'une espèce, voire de la vie en général.

lundi 10 janvier 2011

Comment pénétrer la subjectité japonaise ?

Compte rendu de l'exposé d'Augustin Berque au séminaire du CRJ du 6 janvier 2011 :

La subjectité (shutaisei 主体性, subjecthood) n'est pas la subjectivité (shukansei 主観性, subjectiveness). C'est le fait d'être sujet (souverain de soi-même), pas le fait d'être subjectif (soumis à ses passions). Il y a certes des chevauchements entre les deux concepts. Le problème vient de l'ambivalence du terme "sujet" dans les langues européennes (pour y voir clair dans cette question complexe, v. l'article "sujet" dans le Vocabulaire européen des philosophies dirigé par Barbara Cassin, Seuil / Le Robert, 2004, p. 1233-1254). En revanche, lorsqu'ils ont introduit la philosophie occidentale, les Japonais ont distingué, dans ce même terme "sujet" (hupokeimenon, subjectum, Subjekt, subject, sujeto, sogetto...), le sujet existant (shutai 主体), le regard subjectif (shukan 主観), le sujet grammatical (shugo 主語), le sujet logique (shudai 主題), etc.

samedi 8 janvier 2011

La nature d'un point de vue moral : co-suscitation (yuanqi 縁起)

L'été - Arcimboldo
L'été
Giuseppe Arcimboldo (vers 1527-1593)
Huile sur toile
© Musée du Louvre, Cliché G. Blot/RMN
Séminaire "Poétique de la Terre" : compte rendu de la séance du vendredi 7 janvier 2011.

Les dernières séances (jusqu'au 10 décembre) avaient tenté d'articuler la morale humaine à l'histoire naturelle (v. pour rappel "Sur la terre. Les fondements terrestres de l'éthique humaine", déjà distribué le 10 décembre). Il s'agit à présent, pour préciser l'embrayage nature/culture, de renverser le point de vue en essayant de prendre en compte la nature d'un point de vue moral, à commencer par la question de la biodiversité.

1. A. Berque met d'abord en évidence les impasses de l'objectivisme scientifique en la matière. La science moderne (en l'occurrence l'écologie), dont la condition fondatrice institue la nature en objet, exclut par principe de son champ la subjectité de l'existence humaine. Ontologiquement, elle ne peut donc pas prendre en compte l'écoumène, qu'elle dissout dans la biosphère. Autrement dit, elle dégrade l'humain au rang de non-sujet. D'où une série de contradictions : dériver une éthique de l'écologie en tant que science est indéfiniment soit immoral, soit incohérent.

samedi 11 décembre 2010

Credo quia absurdum. Comment fonder la morale ?

Séminaire "Poétique de la Terre". Compte rendu de la séance du vendredi 10 décembre 2010 

A. Berque reprend l'exposé entamé le 3 décembre sur le problème de fonder la morale dans la nature, étant entendu que la morale ne peut pas se fonder dans des raisons morales (ce qui contrevient aux théorèmes de Gödel). L'anthropologie et l'histoire montrent qu'en effet, les sociétés humaines n'ont cessé d'interpréter (de prédiquer) la nature en termes moraux.

Historique du terme "mésologie" / Exposé de Mlle LEE Yichien

Séminaire "Questions de mésologie". Compte rendu de la séance du jeudi 9 décembre 2010

A. Berque commence par définir le sens dans lequel il utilisera "milieu" (relation d'un sujet, individuel ou collectif, vivant et/ou humain, avec son environnement), "écoumène" (l'ensemble des milieux humains, i.e. la relation de l'humanité à la Terre) et "mésologie" (l'étude des milieux humains).

Le terme "mésologie" a été créé par Charles Philippe Robin, médecin et naturaliste (1821-1885).

jeudi 9 décembre 2010

Entre "nature" et "culture", la perméabilité.

Frantisek Kupka - Prométhée

Frantisek Kupka - Prométhée
Séminaire "Le vivant et son milieu". Séance du mardi 16 novembre 2010. Compte rendu de l'exposé de Claude Calame.

Universalisée et réifiée, l'opposition structurale entre "nature" et "culture" a contribué à renforcer la distinction entre un intérieur et un extérieur de l'homme, avec l'idée, héritée des Lumières, d'une domination possible de la raison humaine sur une nature objectivée.

Dans une première perspective d'anthropologie historique, l'attention portée au concept de phusis en Grèce ancienne montre qu'il y a continuité entre la nature du monde environnant et la nature humaine. Le traité hippocratique Des vents, des eaux et des lieux en particulier va jusqu'à offrir une théorie de l'influence de l'environnement climatique sur la morphologie, les dispositions et les actions des hommes.

Aux commencements du milieu / A. Berque


Puit de mine de Bingham Canyon
Puit de mine de Bingham Canyon (Utah) 
Séminaire collectif « Le vivant et son milieu », mardi 7 décembre 2010.

Aux commencements du milieu

Historique et (re)définition de la notion

 par Augustin Berque

L’intitulé « Le vivant et son milieu » est emprunté à un article de Georges Canguilhem (1904-1995). Sa thèse principale est que le vivant ne saurait être déduit des lois physico-chimiques ; il faut partir du vivant lui-même pour comprendre la vie. L'objet d'étude de la biologie est donc irréductible à l'analyse et à la décomposition logico-mathématiques.
« Le vivant et son milieu » est initialement une conférence que Canguilhem donna au 1946-1947 au Collège philosophique (fondé par Jean Wahl en 1946, et devenu plus tard Collège de philosophie), dont il a repris le texte pour en faire le chapitre III de La Connaissance de la vie (Paris, Vrin, 1965 ; on se réfère ici à l’édition de poche, 2009). A. Berque tient à résumer cet article, qui reste fondamental même s’il y manque les données récentes du problème. C’est l’une des sources dont il s’est inspiré pour la définition du terme « milieu » dans Médiance, de milieux en paysages (Paris, Belin/Reclus, 1990, 2000) et dans Écoumène. Introduction à l’étude des milieux humains (Paris, Belin, 2000, 2009).

mardi 7 décembre 2010

Logique de la co-suscitation. Refonder la morale

Primates et philosophes
(source iconographique ici)
Séminaire "Poétique de la Terre". Compte rendu de la séance du vendredi 3 décembre 2010
A. Berque rectifie d'abord un solécisme qui s'était glissé dans le CR du 19 novembre : "avec nos signes" se dit "mit unseren Zeichen" (pas "unserem"). Il rappelle que l'expression "la Terre nous prononce" signifie que nous sommes une expression de l'histoire, naturelle puis humaine, selon une logique dont ne peuvent pas rendre compte les deux positions dominantes de la modernité à cet égard :
- soit un réductionnisme déterministe (qui prétend expliquer les faits humains par les lois de la nature), 
- soit un métabasisme culturaliste (qui prétend déconnecter les faits humains de la nature). 

Du point de vue de la mésologie, les faits humains ont leur fondation dans la nature, mais ne peuvent pas s'y ramener parce qu'ils en procèdent selon une histoire dont chaque étape est marquée par la contingence et l'émergence. Cette histoire va du moins spécifique vers le plus spécifique. Elle n'est donc ni réversible, ni répétable.

samedi 20 novembre 2010

Séminaire "La poétique de la Terre". Compte rendu de la séance du vendredi 19 novembre 2010. "La Terre nous prononce".

Désert
1. Pour résumer la problématique du séminaire, A. Berque livre en pâture à l'imagination de l'auditoire cet aphorisme "Zwar nennen wir die Erde, mit unserem Zeichen ; aber es ist sie, die uns ausspricht".*

2. Que la Terre nous "prononce" veut dire que l'histoire naturelle nous a produits, et qu'à tout moment elle soutient notre existence. Ce processus anthropopoïétique (créateur de l'humain) est en même temps cosmopoétique (il crée notre monde). Ici "monde" (l'ensemble des choses qui pour nous sont la réalité, i.e. notre Umwelt) doit être soigneusement distingué de l'Univers (la totalité des objets reconnus par le "point de vue de nulle part" qui est celui de la science moderne).

mercredi 17 novembre 2010

Séminaire "Le vivant et son milieu", séance du mardi 16 novembre 2010. Compte rendu de l'exposé d'Augustin Berque

Comme étudiant en géographie, A. Berque a découvert la question des milieux vers 1960, avec la lecture de Paul VIDAL de la BLACHE (Principes de géographie humaine, 1922) et de Lucien FEBVRE (La Terre et l'évolution humaine, 1922). Comme japonisant, il l'a redécouverte avec la lecture de WATSUJI Tetsurô (Fûdo 風土, 1935). Le concept central de Fûdo - terme qu'A. Berque rend par "milieu humain" - est fûdosei 風土性, que Watsuji définit comme "le moment structurel de l'existence humaine" (ningen sonzai no kôzô keiki 人間存在の構造契機) et qu'A. Berque traduit par médiance (du latin medietas, moitié). La traduction espagnole le rend par ambientalidad. Les traductions anglaise et allemande ne le traduisent pas. La traduction chinoise reprend 風土性 : fengtuxing.

La médiance est le couplage dynamique de deux "moitiés", dont l'une est l'individu, et l'autre le complexe éco-techno-symbolique qu'est son milieu. Sans ce milieu, l'individu n'est qu'une abstraction. Il ne peut pas exister sans cette moitié de son être. Tel est, dans l'optique d'A. Berque, le principe de base de la mésologie (étude des milieux, terme créé par Louis-Adolphe BERTILLON vers 1860, soit un peu avant qu'Ernst HAECKEL ne créât Oekologie).

mardi 16 novembre 2010

La transgression des cartes

Séminaire "L'embrayage nature/culture". Compte rendu de la séance du lundi 15 novembre 2010

A. Berque termine l'exposé entamé le 18 octobre.

dimanche 7 novembre 2010

La notion de contingence

Jimbocho, Kanda, Tokyo
Jimbocho, Kanda, Tokyo
CC : scripsisti
Séminaire "Poétique de la Terre". Compte rendu de la séance du vendredi 5 novembre 2010

Pour illustrer la notion de contingence, A. Berque commence par une anecdote : l'histoire de ce livre du philosophe YAMAUCHI Tokuryû (1890-1982), Logos et lemme (山内得立著『ロゴスとレンマ』Tokyo, Iwanami, 1974) qu'il avait acheté à Sendai et commencé à lire en 1974, puis perdu, puis reçu par la poste en janvier 2010, envoyé par un ami japonais qui l'avait trouvé chez un bouquiniste de Kanda. Or le propos de ce livre peut éclairer des questions qu'A. Berque se pose actuellement, mais ne se posait pas en 1974.

Entre le hasard et la nécessité, il y a là quelque raison étrangère au calcul, et qui relève de la contingence. Dans la définition courante, est contingent ce qui pourrait être ou ne pas être.