mercredi 27 novembre 2019

Exister au dehors de soi / Augustin Berque

« Chaudron 3, 2019 : L’Extérieur », École Camondo, 12-13 septembre 2019
conférence inaugurale

Exister au dehors de soi : la demeure humaine 

par Augustin Berque 

Rithika Pandey, Anxiety room (source)
RésuméL’habitation humaine ne se borne pas au logement des corps dans des « machines à habiter » ; c’est le foyer de l’écoumène (ἡ οἰκουμένη, « l’habitée »), tissu des systèmes écologiques, techniques et symboliques qui, au dehors des limites du corps physiologique,  font exister – ek-sistere, « se tenir au dehors » – l’être humain sur la Terre. L’écoumène, ensemble des milieux humains, c’est la demeure de notre être. Elle s’est constituée historiquement (évolutionnairement) dans un couplage dynamique avec l’émergence du genre Homo. Si chaque être humain a toujours le for intérieur de sa propre conscience, il ne pourrait pas vivre – il n’existerait même pas – sans cette sortie au dehors de soi dans un certain milieu. 

I. L’idée d’habitation est pour nous indissociable de celle de séparation entre intérieur et extérieur par une paroi quelconque. Suivant les civilisations, celle-ci pourra se composer de matières variées, des plus légères – comme les herbes sèches à armature de branchage des habitations aborigènes traditionnelles en Australie – aux plus consistantes, comme les briques, les pierres ou les parpaings qui font nos murs familiers ; mais l’essence d’une paroi étant non moins symbolique que physique, ce n’est pas la matière des parois qui détermine l’habitation ; c’est la distinction entre un dedans et un dehors, qui s’accompagne nécessairement d’un seuil faisant le lien entre les deux. Aux dedans, aux dehors et aux seuils correspondent des comportements idoines, qui structurent l’espace-temps de l’existence humaine à diverses échelles, allant de l’intime au monde entier. 

II. Cette relation multiscalaire entre l’existence humaine et l’espace-temps où elle se définit, c’est ce que j’appellerai ici l’écoumène.

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mercredi 13 novembre 2019

La mésologie active de Hatakeyama / Augustin Berque

Postface de La forêt amante de la mer, de HATAKEYAMA Shigeatsu
(1994, traduit par Augustin Berque), Marseille, Wildproject, 2019. 

La mésologie active de Hatakeyama 

par Augustin Berque 

Si j’ai entrepris de traduire ce livre, c’est à la suite de ma rencontre avec l’auteur, M. Hatakeyama Shigeatsu, en octobre 2015, à Mône même puis sur les pentes du mont Murone, dans la forêt qu’il avait plantée. […]

Ce livre illustre le combat que l’auteur a mené et gagné contre un projet de construction de digue maritime à la suite du tsunami du 11 mars 2011. Au-delà de cet épisode, il illustre la mésologie active qu’incarne cette histoire. Hatakeyama san a pris conscience, de par son expérience concrète, que défaire le lien existentiel, la médiance entre l’humain et son milieu est mortifère, et il a justement su redynamiser ce lien par des actions concrètes, vécues à la racine. C’est pourquoi, notamment, l’enfance y tient une si grande place : la sienne, où sa propre vie s’est construite en relation directe avec celle de ses compagnons humains et non-humains, mais celle aussi des enfants d’aujourd’hui, par des actions pédagogiques déterminées.
Le sel de la mer, ce sel sacré que les habitants de Mône ont la charge de puiser pour les cérémonies du Murone jinja, et qui ainsi établit un lien symbolique entre la mer et la forêt, Hatakeyama san n’en fait pas seulement un usage littéraire. Son action et son œuvre incarnent l’essence de ce qui crée l’habitabilité de la Terre pour nous autres humains : l’écoumène, ἡ οἰκουμένη, « l’habitée », autrement dit la relation éco-techno-symbolique de l’humanité avec la Terre – l’ensemble des milieux humains. L’écologique est là manifestement à chaque page, la technique relatée en détail, et le symbole toujours présent, accentué au fur et à mesure de la lecture par la scansion d’un poème.

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mercredi 30 octobre 2019

Recouvrer la Terre / Augustin Berque

Colloque Le Regard écologique – Centre de l’Université de Chicago à Paris, 23-24 mai 2019 – 

RECOUVRER LA TERRE DANS LE PAYSAGE RURAL ? 

par Augustin Berque 

Bonifazio Veronese, non daté
L'adoration des bergers, détail (Bonifazio Veronese, non daté)
(source)
Abstract – Modern agriculture has become the worst example of our present civilization’s deterrestration. It kills the soil with its chemical fertilizers and heavy machinery, destroys the biosphere and poisons consumers with its pesticides, tortures animals, decimates peasantry and depopulates the countryside with its industrial logic, while playing havoc with the landscape owing to its technical needs. In a word, it has become both an antinatural and an antihuman industry. Instead, a transmodern, onto/logical (both logical and ontological) conception of the relationship of earth/the Earth and Humankind is proposed, discussing in particular Heidegger’s interpretation of the existential operator als (as).

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mercredi 16 octobre 2019

Onto/logique du paysage / Augustin Berque

Forest road, Christiansø (Edvard Weie, 1920)
(source)
Colloque « À Qui Appartiennent les Paysages en Asie ? » 
– Université de Tours, 16-18 janvier 2019 – 

Onto/logique du paysage 

et dépassement de la modernité 

par Augustin BERQUE 

Résumé – Que la notion de paysage ne soit apparue qu’à un certain moment de l’histoire (sous les Six Dynasties en Chine, à la Renaissance en Europe) pose un problème insurmontable dans le cadre du paradigme ontologique et logique de la modernité, lequel repose ontologiquement sur le dualisme et logiquement sur le principe du tiers exclu. Il faut, pour concevoir la réalité du paysage, dépasser ce paradigme par la méso-logique de la mésologie, qui inclut le tiers et sursume le dualisme. C’est admettre la binégation : ni A ni non-A (le paysage n’existe pas en soi, et néanmoins ce n’est pas un fantasme) et la biaffirmation ou syllemme : à la fois A et non-A (le paysage est à la fois objectif et subjectif, i.e. trajectif). C’est ce qu’entrevoyait déjà Zong Bing lorsqu’il écrivit, vers 440, que « quant au paysage, tout en ayant substance, il tend vers l’esprit ». On en tirera les leçons pour ce qui concerne aujourd’hui la relation géo/onto/logique de l’Humanité avec la Terre, c’est-à-dire l’écoumène.

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mercredi 9 octobre 2019

Appel à contributions

Artisan à Kyoto, 1938.
© André Leroi-Gourhan
Appel à contributions de la revue Techniques & Culture

Waza


Au Japon, sous le terme “Waza” (わざ) on entend le savoir-faire incarné, la maîtrise d’un acte artisanal et aussi les procédés et formes d’astuces qui vont avec. Ce terme est chargé de sens profond dont l’intensité n’a d’équivalent que celle du plaisir éprouvé à réaliser ou voir réaliser une action manuelle efficace. Ce mot, les conceptions, pratiques et dispositifs qu’il implique, serviront de fondement pour questionner à nouveaux frais – en mêlant étroitement interaction et culture – la question de l’apprentissage et de la transmission autant dans des univers formalisés et institués qu’informels ou performatifs.


-> Consulter l'appel à contributions (cloture le 19 octobre)

mercredi 2 octobre 2019

Entre Vidal et Watsuji / Augustin Berque

J a p o n i s m e s 2 0 1 8
Colloque « Le Japon vu de France, la France vue du Japon » 
Maison de la Culture du Japon à Paris, 11-12 janvier 2019 

Entre Vidal et Watsuji

ou de géographie en mésologie
ブラーシュと和辻の間, または地理学から風土学へ 

par Augustin BERQUE 

Résumé – S’interrogeant sur le rapport entre géographie et histoire, le père de l’école française de géographie humaine, Paul VIDAL DE LA BLACHE (1845-1918), a défini celle-ci en 1913 comme « science des lieux, non des hommes ». De son côté, le philosophe WATSUJI Tetsurô (1889-1960), dans un codicille à la seconde édition de Fûdo (Milieux, 1935), reconnaissait que sa mésologie (fûdoron) eût gagné à prendre en compte l’apport de Vidal, mais que cela n’en aurait pas changé l’essence. Tout en se référant à la mésologie (Umweltlehre) uexküllienne et à la « logique du lieu » (basho no ronri) de NISHIDA Kitarô (1870-1945), on s’interroge ici sur la conception que Vidal et Watsuji se sont respectivement faite des notions de lieu et de milieu, et l’on montre les suites de la synergie intellectuelle ainsi amorcée par Watsuji entre les deux pays.

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mercredi 18 septembre 2019

Does nature think evolution ? / Augustin Berque

– UNESCO & Maison de la culture du Japon à Paris, 6-8 juin 2019 – 
Conférence introductive 

Does nature think evolution ? 

自然は進化を考えているのか / La nature pense-t-elle l’évolution ? 

by Augustin Berque 

Abstract – While, on account of the number of possible protein combinations, Neo-Darwinism is mathematically unable to explain evolution through the sole mechanicist alternative of randomness (mutation) and necessity (natural selection and statistical laws), Imanishi Kinji’s antidarwinism is equally unable to explain evolution, if not by invoking a mysterious “course” followed by the species as such. One relates these two antithetic theories to, respectively, the Aristotelian logic of the identity of the subject and the Nishidian logic of the identity of the predicate, and, through a sublation of these two logics into trajective chains, proposes a mesological interpretation of the problem of evolution, implying a certain subjecthood of nature itself. 

I. Élisée Reclus (1830-1905) once wrote, in L’Homme et la Terre (Man and the Earth, 1905), that “Man is nature becoming conscious of itself”. If we follow him, and inasmuch we can assimilate thinking and consciousness, then we have the answer to the question “Does nature think?”

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mercredi 4 septembre 2019

De Merleau-Ponty en mésologie / Augustin Berque

Maurice Merleau-Ponty (1908-1961)
(source)
Pour Divus Thomas, dossier « Merleau Ponty et l’écologie »

De Merleau-Ponty en mésologie 

par Augustin Berque 

Sommaire – § 1. Milieu et phénoménologie de la perception ; § 2. La trajection de l’environnement (S) en un certain milieu (S/P) ; § 3. L’opérateur existentiel « en tant que » ; § 4. Les chaînes trajectives de la réalité ; § 5. Mésologie et dépassement de la modernité.

§ 1. Milieu et phénoménologie de la perception 

À la séance inaugurale de la Société de biologie, le 7 juin 1848, le terme de mésologie fut proposé par le médecin Charles Robin, disciple d’Auguste Comte, comme ce que la première édition du Petit Larousse, en 1906, allait définir comme « partie de la biologie qui traite des rapports des milieux et des organismes ». J’utiliserai ici ce terme dans un sens plus particulier, dérivant de l’Umweltlehre selon le naturaliste germano-balte Jakob von Uexküll (1864-1944) et du fûdogaku 風土学 selon le philosophe japonais Watsuji Tetsurô (1889-1960)1 ; c’est-à- dire au sens d’une écophénoménologie, voire, chez Uexküll, d’une bioherméneutique.

mercredi 21 août 2019

Écoumène, demeure de notre humanité / Augustin Berque

CICLOTRAMA 80 (Aglomeração )
Puissances de l’habiter. Matériaux pour des écoles de la Terre
– Rencontres de Lachaud, 19-23 août 2019 –

Écoumène, demeure de notre humanité

par Augustin Berque

Résumé – La géographie a traditionnellement entendu l’écoumène (du grec hê oikoumenê ἡ οἰκουμένη, « l’habitée ») comme la partie habitée de la Terre. Pour la mésologie (Umweltlehre, fûdoron 風土論), science des milieux, c’est l’ensemble des milieux humains, c’est-à-dire la relation de l’humanité avec la Terre. Cette relation n’est pas seulement un rapport entre un sujet (l’humain) et un objet (l’environnement) ; impliquant l’institution réciproque (la co-suscitation) de l’humain et de son milieu comme tels, elle n’est pas saisissable dans le cadre du dualisme moderne, et exige un changement de paradigme onto/logique (à la fois ontologique et logique).

mercredi 24 juillet 2019

Anthropology of perception among Indigenous Australians / Barbara Glowczewski


“Enaction and Complexity”, 3 rd International Conference on Enactive Interfaces Montpellier (France), November 20-21, 2006

Anthropology of perception 

Sand drawings, body paintings, hand signs and ritual enaction among Indigenous Australians 

Barbara Glowczewski 

Next to words and images, some interactions in ritual performances and various Aboriginal media of expression (dancing, singing, body painting or sand drawing) relate not only to symbols and icons, but also to a direct, intuitive and motor perception. 
Bradd Shore, in Culture in Mind- Cognition, culture and the problem of meaning (1996) writes for instance about the ritual adaptation of myth among the Yolngu people of Northern Australia :
«As ritualized performances, the story becomes schematized as a general and foundational set of patterns, with very strong kinaesthetic associations. They become «grounded» as an aspect of procedural memory, in some sense a «deeper» and less conscious kind of memory than the episodic memory of particular events».
This kind of proposition is intending to question the narrative as a simple representational discourse. The issue here is what is the effect of words as a direct kinaesthetic impulse which would reveal what some Aboriginal groups themselves call the “secret” and “magic” link between the power of a word and action.

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Visionner un autre documentaire sur les cartes cognitives Aborigènes

mercredi 10 juillet 2019

Sur la vitale nécessité de dépasser le principe du tiers exclu / Augustin BERQUE

Stroyuschiysya dom
[House under construction]
Kasimir Malevitch, 1915-16
Proposé à la revue Klêsis.

Sur la vitale nécessité

de dépasser le principe du tiers exclu

par Augustin BERQUE

Résumé – Le POMC, paradigme occidental moderne classique, ontologiquement fondé sur le dualisme et logiquement sur le principe du tiers exclu (dérivé du principe d’identité), a produit la modernité. Il aboutit à une impasse non seulement au plan biologique, avec la Sixième Extinction de masse de la vie sur Terre, mais aussi au plan éthique, en décomposant le lien social, et au plan esthétique, en ravageant le paysage. En un mot, le POMC a décosmisé l’existence humaine. Pour nous recosmiser, les recettes techniques ne suffiront pas. Nous devons refonder onto/logiquement (à la fois au plan logique et au plan ontologique) non seulement notre genre de vie, mais notre manière de penser. Telle est la perspective de la mésologie (Umweltlehre, fûdoron), qui propose un ensemble de principes ontologiques et logiques susceptible de nous faire dépasser le POMC, et ce faisant de recouvrer notre lien vital avec la terre/avec la Terre.

mercredi 26 juin 2019

IXe Pique-nique mésologique

Crédits photo : Francine Adam

Compte rendu du IXe Pique-nique de 

L’amitié mésologique 

par Augustin Berque

En ce dimanche vingt-trois juin,
Sous un cagnard à rendre l’âme,
Au Luxembourg pique-niquâmes
De mets choisis et de vins fins.

mercredi 19 juin 2019

Where is knowledge ? / Augustin Berque

Atonality and its Permeation (Frantisek Foltyn, 1929)
source
Paru dans Dokkyo kokusai kôryû nenpô / Dokkyo international review, XIV, 2001, 67-90.
International conference on Knowledge and Place Sôka, Dokkyo University, 9-10 December 2000

Where is knowledge ?

In the mediate data of the unconscious

Augustin BERQUE 

Abstract : Does knowledge have a place ? Is it in the evening glow? Knowledge depends on who knows. Who knows, for example, what knowledge is ? Accordingly, as there are about six billions humans on Earth, one can easily surmise that there are six billions possible definitions of knowledge. Yet it is generally admitted that philosophers have a certain privilege in defining such a thing, since the nature of a philosopher (philosophos phusis) 1 is to love knowledge, and people are supposed to know what they love or hate. Unhappily, this is only a commonly held opinion, and philosophers despise opinion. They call that form of knowledge doxa or pistis, and they say that it can only grasp the shadows of things, that is relative beings, not true Being. Yet, after having discussed about Being for two and a half millenia, they have concluded that they cannot say what it is, but only how it seems to be. In other words, they have closed the circle of knowledge back to opinion.

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mercredi 12 juin 2019

Coénoncer avec le vivant / Augustin Berque

Conversation, Anonyme
(peuple Gonds, Madhya Pradesh, Inde)
source
Journées d’étude Habiter/être habité.e : quelles relations avec le vivant ?, 16-18 mai 2019, à Cieux et Eymoutiers. Conférence-échange entre Augustin Berque et Nicole Pignier, amedi 18 mai, Eymoutiers, 14h-16h. Ci-après, les éléments du propos d’A. Berque.

Coénoncer avec le vivant, réhabiter la Terre 

Augustin Berque

I. « Coénoncer avec le vivant, réhabiter la Terre », voilà une formulation pour le moins hardie. C’est à Nicole Pignier que nous la devons, semble-t-il. Est-elle simplement absurde, ou oraculaire ? En tout cas, elle n’entre pas d’emblée dans notre casier mental. Nous avons plutôt l’habitude de penser que, d’une part, les humains sont les seuls à posséder la parole, donc les seuls capables d’énonciation ; que, d’autre part, nous habitons bien sur la Terre, pas ailleurs, et que nous n’avons donc pas à la « réhabiter » ; enfin que, par-dessus le marché, le lien logique entre énonciation et habitation n’est rien moins qu’évident… 

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mercredi 5 juin 2019

Milieu et sens en architecture / Augustin Berque

Hommage à Émile Nelligan (Les Hommes de Lettres, 2015)
source : 1748-1774 Av Savoie, Montréal
École spéciale d’architecture – Conférence, 27 mai 2019

Milieu et sens en architecture

Augustin Berque 

§ 1. Dans quelle mesure l’architecture est-elle un signe ? Le dernier tiers du XX e siècle a été fertile en écrits sur l’architecture, ou sur la forme des villes, suivant des approches sémiotiques ou sémiologiques 1 . Beaucoup d’entre eux ne faisaient que traduire les réalités architecturales en catégories linguistiques ou grammaticales 2 . Ainsi, par exemple, le livre de Watanabe Toyokazu 3 Kigô toshite no kenchiku (L’Architecture en tant que signe) 4 , dont le titre même révèle le transfert à l’œuvre dans une telle approche : comprendre un sujet (l’architecture) en tant qu’un certain prédicat (le signe). Cela revenait à dire qu’une chose est ce qui la représente ; en d’autres termes, pour prendre un exemple familier aux logiciens, à laisser entendre que le mot « chien » pourrait aboyer ou mordre.

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lundi 27 mai 2019

La nature pense-t-elle ? / Colloque

Crédit photo : Ryoma Otsuka (大塚 亮真)

La nature pense-t-elle ?  

Colloque international

Paris, UNESCO les 6-7 juin / Maison de la Culture du Japon le 8 juin

Direction scientifique
Frédéric JOULIAN (EHESS, Centre Norbert Elias) 
Yoann MOREAU (Mines ParisTech, Centre de Recherches sur les Risques et les Crises) 
Mayuko UEHARA (Kyoto University, Graduate School of Letters) 

Sur une proposition d'Augustin Berque, l’objectif de cette rencontre interculturelle et interdisciplinaire Japon-France est d’explorer de façon critique et ouverte les intelligences de la nature. Des chercheurs de classe mondiale, tant en sciences humaines et en sciences naturelles, tous acteurs-praticiens de la recherche contribuant à redéfinir et à renouveler les approches de la Nature, délivreront leurs visions de la question et débattront avec un large public.

+ consulter un article d'Augustin Berque sur cette question

mercredi 15 mai 2019

Le même objet mais autre chose / Augustin Berque

L'illusion du canard-lapin
source
École des hautes études en science sociales Séminaire de Michèle Leclerc-Olive Figures de la dualité. Comment penser ‘entre’ les catégories ? Séance du 21 mars 2019 

Le même objet mais autre chose

note sur l’opérateur existentiel « en tant que » 

par Augustin Berque 

Résumé Que ce soit en physique, en biologie, dans les sciences humaines ou dans la vie tout court (humaine ou non-humaine), la réalité n’est jamais un objet pur, mais toujours une certaine chose, laquelle, selon une logique incluant le tiers, dépend de la relation éco-techno-symbolique qui fait que cet objet, pour un certain interprète qui peut être humain ou non-humain, n’existe qu’en tant que quelque chose.

I. Sauf à nier notre existence, ou au contraire à l’absolutiser, nous avons à penser entre Husserl (1859-1938) et Galilée (1564-1642) : entre die ur-arche Erde bewegt sich nicht (« l’arché-originaire Terre ne se meut pas », 1934) et eppur, si muove (« et pourtant, elle tourne », 1633) ; car malgré les apparences, ce n’est pas une alternative : les deux propositions sont vraies. Il s’agit donc de les embrayer l’une à l’autre, mais selon quelle logique ? Car ces deux vérités concurrentes sont contradictoires : logiquement, la Terre ne peut pas, à la fois, être mobile et immobile. Ce n’est pas pour rien que Zénon (v.-490/v.-430), dit-on, a inventé le principe de contradiction…

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mercredi 8 mai 2019

Qu'avons-nous en commun dans le paysage ? / Augustin BERQUE

Madonna and Child with the Milk Soup
Gérard David (1510-1515)
source
Università di Corsica Pasquale Paoli Laboratoire LISA (Lieux, Identités, Espaces et Activités) - Atelier Expérience, commun, médiance : De l’art à l’espace public - 10 mai 2019, Corti

Qu'avons-nous en commun dans le paysage ? 

par Augustin BERQUE 

Résumé – L'histoire montre que ‘le paysage’, version particulière de la cosmophanie (l'apparaître du monde propre à un certain être), a longtemps été l'apanage d'une élite. Dans le monde actuel, c'est une notion commune à une bonne partie de l'humanité. Un philosophe comme Giorgio Agamben le qualifie de « phénomène qui concerne l'homme de façon essentielle », et va même jusqu'à supposer qu'il s'étend au règne animal. On essaiera de fixer quelques repères historiques et ontologiques dans cette soupe populaire. 

Abstract – History shows that ‘landscape’, a particular version of cosmophany (the appearance of the world proper to a certain being), has for a long time been the privilege of an elite. In the present world, it has become a notion common to a good part of Humankind. A philosopher like Giorgio Agamben qualifies it as “a phenomenon which concerns Man in an essential way”, and goes as far as to suppose that it stretches out to the animal kingdom. One tries here to set a few historical and ontological bench marks in this popular soup.

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mercredi 24 avril 2019

Nature, Culture / Augustin Berque

Un trou noir, 9 avril 2019.
(c) Event Horizon Telescope Collaboration

Nature, Culture

Trajecting Beyond Modern Dualism

Augustin Berque

Abstract - Modern dualism, opposing the subject to the object, and therefore culture to nature, has made possible modern science and technology, and consequently modern civilization, but it has eventually produced an unsustainable world, which progressively destroys its own basement: the Earth. In order to survive, we have to overcome dualism, but is that rationally possible? Making use of the concepts of trajection and trajective chains, this paper shows that not only concrete reality is trajective (neither purely objective nor purely subjective), but that modern physics itself has come to this evidence. Accordingly, beyond the abstraction of dualism, we have to conceive of reality anew, including in the field of the natural sciences.

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À propos du choix de l'illustration : Le 9 avril 2019, à partir d'une masse de données photographiques traitées au moyen du puissant algorithme CHIRP, des scientifiques produisent la première imagerie d'un trou noir. Le site de la NASA explique que l'anneau lumineux correspond à la courbure de la lumière autour de ce phénomène 6,5 milliards de fois plus massif que le Soleil. Cette image n'est donc pas une simple photo, mais un ensemble de données physiques traitées de telle sorte à devenir une image, c'est-à-dire quelque chose que l'oeil humain peut reconnaître. Mésologiquement parlant on a
  • r = s(les données physiques poduites par une certaine région de l'espace) 
  • I (captées par un système technique puis traduites au moyen d'un algorithme) 
  • en tant que p (une image d'un trou noir). 
Cette image représente donc la trajection d'une réalité, ce qui est le sujet du présent article d'Augustin Berque, et ce qui explique ce choix d'illustration. (commentaire rédigé par Yoann Moreau)

mercredi 17 avril 2019

Design et éco-sémiotique / Nicole Pignier

source
« Milieu et sens des choses. Mésologie et sémiotique », p. 19-55 dans Eleni NICOPOULOU et Nicole PIGNIER, dir., Le sens au cœur des dispositifs et des environnements, Saint-Denis, Connaissances et savoirs, 2018, 276 p.

Design et éco-sémiotique

Quand le design coénonce avec le vivant 

Nicole Pignier

Introduction 

Le design est un processus d’orchestration entre un dessin – plan, esquisse, croquis ainsi que diverses représentations graphiques – et un dessein, à savoir un but, un objectif mais aussi une visée éthique, c’est-à-dire une conception du mieux-être individuel et collectif (Pignier, 2013:51), (Besnier, 2009:28). Quand, dans les années 1970, Victor Papanek propose de faire du design « intégré », il invite précisément chaque designer à élargir le plan d’immanence du sens de ce que l’on designe. Dès lors, il ne s’agit plus de circons- crire la conception d’un objet, d’un paysage aux fonctions utilitaire et/ou esthétique attendues par une cible donnée mais de prendre en compte les liens qu’un objet, une architecture, un service, une technique, un paysage peuvent tisser avec un milieu dans ses com- posantes écologique, technique, sociale, culturelle. (Papanek, 1974:262-292). Parmi les nombreux contre-exemples de design, Papanek met en exergue les conceptions de barrages édifiés sur des fleuves sans tenir compte...

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mercredi 6 mars 2019

In search of a transmodern paradigm / Augustin Berque

Proposed to Journal of Japanese philosophy. Corrected on 24/4/18

In search of a transmodern paradigm

nature in Imanishi’s “natural science” and Fukuoka’s “natural farming” 

by Augustin Berque 
Abstract – A transmodern conception of nature is proposed, sublating (aufhebend) the Aristotelian logic of the identity of the subject and the Nishidian palaeologic of the identity of the predicate, and discussing, as concrete examples, Imanishi’s theory of evolution and Fukuoka’s natural farming.

§ 1. Would the human history of nature only be a matter of milieu ? In 1968, Serge Moscovici (1925-2014) published a memorable essay on what he qualified as “human history of nature”. In the 1977 edition, the back cover made the wish that “this book, written before its time, may meet its readers, those of a time when , by dint of talking about nature, people almost forget that it has a history: ours”. But why the deuce would that book have been “written before its time”? And, half a century after 1968, would that time have come at last?

lundi 25 février 2019

Descendre des étoiles, monter de la Terre / A. Berque

Parution
Descendre des étoiles, monter de la Terre

La Trajection de l’architecture 

Augustin Berque 
2019, Éoliennes, 80 p. 

L’humanité est-elle en train de se déterrestrer ? L’architecture moderne a revendiqué un « espace universel » qui, perdant tout lien avec la singularité des lieux concrets, aboutit aujourd’hui à l’acosmie d’un « espace foutoir » (junkspace) où une starchitecture – une « architecture E. T. », comme descendue des étoiles – se pose ici ou là comme elle se poserait ailleurs. Comment en est-on arrivé là, et pouvons-nous recosmiser l’architecture ? La question n’est pas moins profonde que celle de l’origine de toute réalité…

Lien vers le site de l'éditeur, 9 euros.

Vers le port de Toï-Yagisawa (péninsule d'Izu, Japon), photo F. Adam

mercredi 20 février 2019

Milieu et sens des choses / Augustin Berque

Faces - Zdislav Beksinski
Article initialement paru dans Le sens au cœur des dispositifs et des environnements, Eleni Nicopoulou et Nicole Pignier (dir.), Saint-Denis, Connaissances et savoirs, 2018, 276 p.

Milieu et sens des choses

Mésologie et sémiotique 

par Augustin Berque

Préambule 

Ce qui va suivre suppose une évolution ou une ontogenèse du sens en trois strates qui, tout en étant interactives, ne sont pas ré-versibles ; c’est-à-dire que la troisième suppose la seconde, qui sup- pose la première, tandis que l’inverse n’est pas vrai. Il y a donc eu, dans cette ontogenèse, émergence du sens dans un certain sens, à partir de la première strate et, par la seconde, jusqu’à la troisième. Toutefois, cet ordre n’est pas celui d’une simple causalité. Cela ne relève ni de la nécessité, ni du hasard. La troisième strate étant une fois émergée, elle agit sur l’évolution de la seconde comme sur celle de la première, qui continuent d’agir sur elle-même et entre elles, dans un processus historique et contingent nommé trajection.

mercredi 6 février 2019

Public, commun et privé dans la spatialité japonaise / Augustin Berque

Poster, the East-Asian Exhibition
(Fukuoka City, 1927)
Fukuoka City Museum
Colloque international « L’espace public » CNRS & Société française des architectes – Paris, 25-26 mai 2018 – 

Public, commun et privé dans la spatialité japonaise 

vus de l’ère Shôwa (1926-1989) 

par Augustin Berque 

Incipit – Les années Shôwa (昭和, « Paix lumineuse »), du nom de règne de l’empereur Hirohito, furent ce temps où, à deux reprises, le Japon a pu croire qu’il avait accompli le mot d’ordre meijien : « rattrapez, dépassez (l’Occident) » (oitsuki, oikose 追いつき、追い越せ), voire le rêve de l’école de Kyôto : « le dépassement de la modernité » (kindai no chôkoku 近代の超克). La première fois, cela se termina dans les cendres de Hiroshima, la seconde par l’éclatement de « la Bulle » (Baburu バブル). Ce fut aussi un temps où, corrélativement, fleurirent les « nippologies » (nihonjinron 日本人論), réflexions sur l’identité nippone contrastée à celle d’un univers externe réduit à l’Occident, lesquelles, du même coup, donnent à relativiser le paradigme occidental moderne sur tous les plans, y compris la question de l’espace public. À ce propos, j’en tente ci-après un petit florilège. 

Résumé – Le sinogramme 公, qui aujourd’hui signifie « public » en Chine comme au Japon, se compose de deux éléments : ム et 八. Le premier élément est la forme initiale du sinogramme signifiant « privé » : 私. Il signifiait à l’origine : cacher en entourant de trois côtés. Le second élément signifiait au contraire : ouvrir à droite et à gauche. Dans la prononciation dérivée du chinois gong, 公 se prononce , mais ooyake dans sa prononciation proprement japonaise, ce qui étymologiquement signifiait : « lieu (ke) de la grande (oo) maison (ya) », c’est-à-dire celle du souverain. Ce terme a donc une origine inverse de celle de notre « public », mot qui vient du latin populus, peuple. Dans la tradition japonaise, le peuple relève au contraire du watakushi 私, le privé ; et dans le régime féodal, qui a régné sur l’archipel de la fin de l’État antique (XIIe siècle) jusqu’à la restauration meijienne (1868), ooyake désignait la chose du suzerain, watakushi celle du vassal. Rien à voir avec l’idée de res publica. C’est dire qu’introduire la notion occidentale de « public » n’a pas été une mince affaire.

mercredi 23 janvier 2019

earth and the Earth / Augustin Berque


THE RIGHT USE OF THE EARTH KNOWLEDGE, POWER AND DUTIES ON A FINITE PLANET 

International Conference, PSL Université Paris École normale supérieure, 45 rue d’Ulm
29 May-1st June 2018

earth and the Earth 

– a question of scale, a question of duty – 

by Augustin BERQUE 
Pieta Self-Death
(Yongbaek Lee, 2008)
Korean Art Museum Association

Abstract – Modernity’s main trend amounts to a deterrestration, cutting the link of the human with both the soil (la terre, earth) and the planet (la Terre, the Earth), which leads to the ruin of both the soil – in pedological as well as in anthropological terms, with “the end of the peasants” – and the planet (with the so-called Anthropocene, entailing the Sixth Extinction of life on Sol III), while letting modernity hold forth into the structural moment (dynamic coupling) of Transhumanism and Geoengineering. Instead, we should reclaim our terrestrial links and care for them, converting, on the one hand, intensive agriculture to permaculture and the like – e.g. Fukuoka’s shizen nôhô 自然農法 (natural farming), which is an exact topsy-turvy of modern agronomy, since it advocates the four principles of no till, no fertilizers, no pesticides, no weeding –, and, correlatively, caring for the environment, biodiversity and the biosphere in general, instead of laying them waste. This is not only a technical, but also a moral choice which implicates an overcoming of modernity’s very ontological and logical foundations : dualism and the law of excluded middle. Clinging to the modern cogito’s profession of faith (“I thence concluded that I was a substance whose whole essence or nature consists only in thinking, and which, that it may exist, has need of no place, nor is dependent on any material thing”), i.e. abstracting our Being from both earth and the Earth, may well, sooner or later, entail the extinction of our species on Sol III.

mercredi 9 janvier 2019

Privé, public, espace / Augustin Berque

Hunting for insects
Suzuki Harunobu, 1767-1768,
British Museum
IEP de Toulouse. Formation continue 2018-2019 Cycle Espace public, espaces publics – Session des 14 et 15 juin 2018

Privé, public, espace

de l’existence en milieu nippon

par Augustin Berque

I. Le sinogramme gong 公, qui aujourd’hui signifie « public » en Chine comme au Japon, se compose de deux éléments : ム et 八. Le premier élément est la forme initiale du sinogramme si私, qui signifie « privé ». Dans sa forme ancienne口, il signifiait à l’origine : cacher en enclosant. Le second élément八 signifiait au contraire : ouvrir à droite et à gauche. L’idée première de public serait donc d’ouvrir en grand ce qui, inversement, se cache en s’enfermant dans le privé. Ce dernier s’est précisé en ajoutant, à ム, le sinogramme des céréales 禾. Le composé qui en résulta, 私, signifiait donc anciennement : enclore son blé, d’où : propriété privée.

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