mercredi 31 juillet 2013

Peut-on dépasser l’acosmie de la modernité ? / A. Berque

Self portrait at an early age Rembrandt
Self portrait at an early age
(Rembrandt, 1628-1629)
source
Université de Corse, Corte, 11 juin 2013 / Séminaire Questions de mésologie, VII

Peut-on dépasser l’acosmie de la modernité ?

par Augustin Berque


§ 1.  Terre, monde, cosmos, univers
            Un ouvrage récent d’Henri Raynal est intitulé Ils ont décidé que l’univers ne les concernait pas[1]L’auteur y emploie le terme d’acosmisme pour dénoncer l’« autisme » de notre espèce, qui s’estime aujourd’hui dégagée de toute obligation de penser sa place dans l’univers, et de s’y tenir. Pour dire des choses assez voisines, je préfère employer le terme d’acosmie, qui a pour moi l’avantage d’évoquer l’anomie durkheimienne, c’est-à-dire l’effacement des valeurs, et les désordres qui s’ensuivent. Alors toutefois que l’anomie est sociale, l’acosmie concerne à la fois le social et le naturel.  Plus exactement, il s’agit de l’embrayage des valeurs humaines aux faits de la nature, auxquels la mésologie, contrairement au naturalisme (tels la sociobiologie ou Calliclès dans le Gorgias)[2], refuse de les réduire, mais aussi, contrairement au métabasisme contemporain (tel celui de la French theory, laquelle nous verrait volontiers planer dans l’azur sans plus de base terrestre), tient tout autant à les y fonder.

mercredi 19 juin 2013

La science économique, une science « hors-sol » / Marie-Antoinette Maupertuis

La boîte de Pandore René Magritte
La boîte de Pandore, René Magritte (1951)
(Yale University Art Gallery)
Séminaire EHESS, 17 Mai 2013

La science économique, une science « hors-sol »[1] ?

Par Marie-Antoinette Maupertuis


I. La science économique, une science auto-centrée

 

Pour introduire mon propos, je souhaiterais rappeler en quoi la science économique est une science auto-centrée. La science économique n’entretient que peu, voire pas de lien explicite, avec la mésologie i.e. l’étude des milieux humains. Ceci n’est guère surprenant.


mercredi 29 mai 2013

La mondialisation a-t-elle une base ? / A. Berque

Chant of Universe Bang Hai Ja
Chant of Universe, Bang, Hai Ja (1975)
(source)
Paru dans Guy MERCIER, Les territoires de la mondialisation, Québec, Presses de l'Université Laval, 2004, p. 73-91. Table ronde Les territoires de la mondialisation . Salon international du livre, Québec, 25 avril 2002 

La mondialisation a-t-elle une base ? 

par Augustin BERQUE


1. Monde n'est plus univers, ni cité humaine


Seraient-ils les plus rebattus, les mots ont toujours des profondeurs insoupçonnées ; c'est à nous d'aller y voir, en commençant par les dictionnaires. Ainsi l'édition 2001 du Petit Larousse illustré définit-elle mondialisation comme « Fait de devenir mondial, de se mondialiser ; globalisation » ; et mondial comme « ce qui concerne le monde entier » . Fort bien ; mais alors, qu'est-ce donc que le monde ?

mercredi 22 mai 2013

Le déploiement des formes / A. Berque

Le rêve de l'architecte Thomas Cole
Le rêve de l'architecte, Thomas Cole (1840)
(source)
Colloque international Les territoires du temps.
Société française des architectes, 24 et 25 mai 2013.
A paraître dans Le Visiteur.

Le déploiement des formes, architecturales entre autres 

par Augustin BERQUE

§ 1. L’exposition MA – espace-temps au Japon
  
« Au Japon, les notions de temps et d'espace sont unies dans un seul concept traduit par le mot "MA" (…) Il n'existe aucune différence entre les deux notions de temps et d'espace telles que les perçoivent les Européens. (…) Ce concept est le fondement même de l'environnement, de la création artistique et de la vie quotidienne au point que l'architecture, l'art, la musique, le théâtre, l'art des jardins sont tous appelés des arts "MA" ». L’annonce de l’exposition n’y allait pas par quatre chemins…

mercredi 1 mai 2013

Sujet et paysage / A. Berque


Der Wanderer über den Nebelmeer Caspar David Friedrich
Der Wanderer über den Nebelmeer, 1816,
Caspar David Friedrich
(source)
Colloque international « Paysage et imagination » 

École nationale supérieure d’architecture de Paris-La Villette, 2-4 mai 2013 

De la constitution du sujet dans le paysage

Augustin Berque

1. Au-dessus de la mer de nuages ?


Le tableau célèbre de Caspar David Friedrich, Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages (Der Wanderer über den Nebelmeer, 1816, Hamburger Kunsthalle) nous laissera toujours à imaginer quel personnage se trouve là, et à quoi il pense. La mer de nuages, est-ce l’objet de son regard, ou son regard lui-même ? Et ce regard, ne serait-ce pas le nôtre ? Ni la langue française, ni d’ailleurs aucune langue européenne, ne nous aide ici à répondre. Le « sujet », ce peut être la scène que peint le tableau, ou le personnage qui regarde cette scène, ou encore nous-mêmes, à travers ce personnage. Faut-il vraiment, peut-on même ici distinguer un « sujet » d’un « objet » ? Le tableau, certes, forme une unité, mais cette unité se limite-t-elle à son contour ? Ou bien l’outrepasse-t-elle, nous emportant nous aussi au-dessus de la mer de nuages ? Mais alors, quel serait le lieu de ce sujet qui serait aussi l’objet – le spectateur et la mer de nuages ?

mercredi 24 avril 2013

Humaniser et naturaliser / A. Berque

Quatre saisons, une tête, Arcimboldo
Quatre saisons, une tête, Arcimboldo (1590)
(source)
Institut d’études avancées de Nantes. Conférence, mardi 16 avril 2013
Humaniser la nature, naturaliser l’humain aujourd’hui
par Augustin Berque

Résumé


Cette formule d’inspiration marxienne [0] veut exprimer une triple urgence. Celle, d’abord, de recosmiser notre existence ; car l’exaltation du sujet individuel moderne a entraîné une décosmisation qui à terme est mortelle, aucun être ne pouvant vivre sans un monde commun (kosmos). Celle, ensuite, de reconcrétiser les mots et les choses, en les remettant dans le fil de leur histoire commune (leur croître-ensemble : concrescence) ; car l’arrêt sur objet propre à la modernité aboutit à dépouiller les choses de leur sens, faisant notamment du langage une aporie. Enfin, celle de réembrayer nature et culture, en passant nécessairement par la question du rapport entre histoire et subjectivité, ce à tous les degrés de l’être, allant, par l’évolution, de la vie la plus primitive jusqu’à la conscience la plus humaine. Recosmiser, reconcrétiser, réembrayer : devant ces trois urgences, la pensée occidentale est aujourd’hui plombée par ce qui hier a fait sa force : la structure mère sujet-verbe-complément, qui à partir de la langue a orienté notre logique (avec le modèle sujet-prédicat), notre métaphysique (avec l’identité de l’être) et, de là, notre science (avec l’en-soi de l’objet), toutes fondées sur le double principe d’identité et de tiers exclu, c’est-à-dire sur la forclusion du symbolique. Des exemples tels que la langue japonaise, dont la structure mère était d’un autre genre, ou que le tétralemme développé par les penseurs indiens, qui inclut systématiquement le tiers, nous suggèrent la voie qui nous permettra de dépasser les apories de la modernité.

mercredi 17 avril 2013

La notion de chose en droit / S. Vanuxem

Le jugement de Pâris Peter Paul Rubens
Le jugement de Pâris (1632-5) Peter Paul Rubens
(source)
Séminaire Mésologique, 12 avril 2013

Pour une approche mésologique de la notion de chose en droit [1]

Sarah Vanuxem 

maître de conférences à l’Université de Nice Sophia Antipolis 
(GREDEG – CREDECO)

A la question « Qu’est-ce qu’une chose ? » le juriste contemporain apporte cette réponse : le terme « chose » signifie les « biens matériels qui existent indépendamment du sujet, dont ils sont un objet de désir, et qui ne ressortissent pas exclusivement au monde juridique (par opposition aux droits) ». Fournie par un usuel – la dernière édition du Lexique des termes juridiques[2] – cette définition est emblématique de la manière dont les juristes se représentent les choses : les choses sont des biens, soit des choses appropriées ou, du moins, susceptibles d’appropriation. Pour autant, les choses ne sont pas tous les biens, mais une espèce seulement de biens : ce sont les biens matériels et, plus précisément, des res corporales, lesquelles n’existent pas seulement en Droit, à l’inverse des droits ou res incorporales, qui n’ont pas d’existence en dehors du Droit et n’existent que par lui. Tandis que les choses ou res corporales ressortissent au donné, les droits ou res incorporels ressortissent au construit. En outre, les choses apparaissent extérieures aux sujets de droit ou personnes.  Les choses ne sont rien d’autre, affirme-t-on sans détour, que des objets de désir, et partant, peut-on imaginer, des matériaux corvéables à merci. Ainsi, les choses apparaissent délibérément opposées aux personnes : ce sont des objets par opposition aux sujets, de simples moyens pour ces fins.

mercredi 10 avril 2013

Développement des territoires et innovation : questions de mésologie / Univ. Di Corsica

Corsica William Turner
Corsica, William Turner (1830-1835)
(source)

Développement des territoires et innovation : questions de mésologie

Augustin Berque

La chaire "Développement des territoires et innovation : questions de mésologie" créée en 2012 à Corte par la Fundazione di l'Università di Corsica en collaboration avec l'Université de Corse et le CNRS (UMR LISA) a tenu sa session de printemps sur le thème du paysage et du sacré dans la nature, avec notamment un film de Jean Froment sur la Corse (série prochainement programmée sur Arte), deux leçons d'Augustin Berque (fichiers ci-joints), et un exposé de Laetitia Carlotti, plasticienne ouvrier du paysage.
Le détail des activités de la chaire, la captation vidéo de la session et des sessions précédentes, ainsi que les textes des leçons d'A. Berque, sont accessibles sur le site de la Fondation : fundazione.univ-corse.fr

Textes associés, à lire en ligne ci-après: "Mésologie du sacré" (version révisée) et "Des eaux de la montagne au paysage". 

mercredi 3 avril 2013

Sujet, sens et milieu : la trajection du physique au sémantique

L'alchimiste Cornelis Bega
L'alchimiste (1663) Cornelis Bega
(source)
Séminaire Mésologiques, EHESS. Vendredi 22 mars 2013

Sujet, sens et milieu

la trajection du physique au sémantique

Exposé d’Augustin BERQUE
Un texte complémentaire (à lire en premier, pour les personnes non familières de la mésologie)  "Sujet, fûdo, mésologie".

Sens, milieu, subjectité

            La problématique des milieux commence avec le mot sens. Dans la perspective de la mésologie[1], ce mot est pleinement assumé dans sa triple et conjointe acception de direction spatio-temporelle, capacité de sensation charnelle et signification mentale. Le premier aspect relève du niveau ontologique de la planète : c’est le sens dans lequel vont physiquement les choses, à la fois dans l’espace et dans le temps. Le second, de celui de la biosphère : c’est la capacité de sentir qu’ont les êtres vivants, et les organes qui y correspondent. Quant au troisième, il relève de l’écoumène : le niveau ontologique de l’existence humaine, où les choses, notamment grâce au langage, prennent une signification qu’élaborent et transmettent nos systèmes symboliques et techniques. Et de même que l’écoumène présuppose la biosphère, qui présuppose la planète (non l’inverse), de même la troisième strate du sens présuppose la seconde, qui présuppose la première (non l’inverse)[2].

mercredi 20 mars 2013

Natura natura semper / A. Berque

Mt. Ktaadn Frederic Edwin Churck
Mt. Ktaadn, Frederic Edwin Churck (1853)
(Yale University Art Gallery)
Colloque La naturalité en mouvement : environnement et usages récréatifs de la nature. Domaine Olivier de Serres, Le Pradel, 20-22 mars 2013

Natura natura semper

(la nature sera toujours à naître)

– un point de vue mésologique –

par Augustin Berque

§ 1. Depuis quand « la nature » existe-t-elle ?

La nature, en principe, existe depuis que le monde existe. La tradition chrétienne nous a laissé penser que celui-ci fut créé par un être absolu, Dieu, à un certain moment. Quand cela ? Selon les calculs effectués en 1654 sur la base des Écritures par John Lightfoot, vice-chancelier de l’Université de Cambridge, ce fut le septième jour, le 26 octobre 4004 avant Jésus-Christ à neuf heures du matin, que Dieu couronna la Création en créant l’Homme ; après quoi, il se reposa[1]. La nature existerait donc depuis une semaine avant cette date. La science moderne, après de durs combats contre l’Église, a reculé celle-ci de 13,7 milliards d’années, plus ou moins 700 millions ; mais cela ne change pas le principe : la nature existe depuis qu’existe l’univers. C’est l’idée commune à la science et à l’opinion ordinaire.

mercredi 20 février 2013

La biodiversité et l'ordre moral / A. Berque

Paysage paradisiaque avec des animaux Jan Breughel II
 Paysage paradisiaque avec des animaux, Jan Breughel II (1613 - 1615)
(source)
Centro internazionale di studi interculturali di semiotica e morfologia. Università di Urbino, I giorni della biodiversità, 15 dicembre 2010

La biodiversité comme impératif moral

– de l’histoire naturelle à une histoire humaine –

par Augustin BERQUE
 
Résumé - À partir d'une réflexion sur les analogies que présentent la théorie des milieux humains chez WATSUJI Tetsurô et celle des milieux animaux chez Jacob von UEXKÜLL, on présente l'hypothèse d'une contingence exponentielle inhérente à l'histoire naturelle comme à l'histoire humaine, et dont l'effet concret a été d’un côté une diversité toujours plus grande (sauf extinction massive), tant des espèces vivantes que des cultures humaines, et de l’autre côté une interrelation structurelle entre l’existence de tout sujet (individu, société, espèce) et celle de son milieu propre, ainsi chargé de toutes les valeurs existentielles de ce sujet ; en particulier, pour l’humain, de ses valeurs morales. Le mécanicisme du paradigme occidental moderne-classique a engendré une tendance inverse, toujours plus accentuée, qui aujourd'hui atteint l'allure d'une extinction massive sous ces deux aspects : d’un côté, ravage de la diversité des espèces vivantes et des cultures humaines ; de l’autre, neutralisation de toutes les valeurs au nom d’un objectivisme qui n’est, en fait, qu’une forclusion de la moitié de l’être (sa part existentielle). On se livre à quelques spéculations quant aux raisons de cette tendance et à la possibilité de la renverser pour retrouver le fil de la nature et de l'histoire, donc de la diversité, ce qui de ce point de vue est un impératif moral.

mercredi 13 février 2013

Vocabulaire : Mésologie / A. Berque

Flora and Fauna from the Miocene Cenozoic Period.  Evolution of Continental Life on Earth, José María Velasco
 Flora and Fauna from the Miocene Cenozoic Period.
Evolution of Continental Life on Earth
,
José María Velasco (1840 - 1912)
Pour le Vocabulaire de la mésologie

Mésologie

Par A. Berque

Du grec meson, milieu, et logos, discours, science. La mésologie, terme créé par le médecin Charles Robin (1821-1885), se définit comme l’étude des milieux*, humains en particulier. Georges Canguilhem, dans Études d’histoire et de philosophie des sciences concernant les vivants et la vie (Vrin, 1968, p. 71-72), éclaire son origine :
Dans le Système de Politique positive (1851) Comte nomme deux jeunes médecins qu’il donne pour ses disciples, les docteurs Segond et Robin. Ce sont là les deux fondateurs, en 1848, de la Société de Biologie (…). L’esprit qui animait les fondateurs de la Société était celui de la philosophie positive. Le 7 juin 1848, Robin lisait un mémoire Sur la direction que se sont proposée en se réunissant les membres fondateurs de la Société de biologie pour répondre au titre qu’ils ont choisi. Robin y exposait la classification comtienne des sciences, y traitait dans l’esprit du Cours des tâches de la biologie, au premier rang desquelles la constitution d’une étude des milieux, pour laquelle Robin inventait même le terme de mésologie.