mercredi 3 avril 2013

Sujet, sens et milieu : la trajection du physique au sémantique

L'alchimiste Cornelis Bega
L'alchimiste (1663) Cornelis Bega
(source)
Séminaire Mésologiques, EHESS. Vendredi 22 mars 2013

Sujet, sens et milieu

la trajection du physique au sémantique

Exposé d’Augustin BERQUE
Un texte complémentaire (à lire en premier, pour les personnes non familières de la mésologie)  "Sujet, fûdo, mésologie".

Sens, milieu, subjectité

            La problématique des milieux commence avec le mot sens. Dans la perspective de la mésologie[1], ce mot est pleinement assumé dans sa triple et conjointe acception de direction spatio-temporelle, capacité de sensation charnelle et signification mentale. Le premier aspect relève du niveau ontologique de la planète : c’est le sens dans lequel vont physiquement les choses, à la fois dans l’espace et dans le temps. Le second, de celui de la biosphère : c’est la capacité de sentir qu’ont les êtres vivants, et les organes qui y correspondent. Quant au troisième, il relève de l’écoumène : le niveau ontologique de l’existence humaine, où les choses, notamment grâce au langage, prennent une signification qu’élaborent et transmettent nos systèmes symboliques et techniques. Et de même que l’écoumène présuppose la biosphère, qui présuppose la planète (non l’inverse), de même la troisième strate du sens présuppose la seconde, qui présuppose la première (non l’inverse)[2].

mercredi 20 mars 2013

Natura natura semper / A. Berque

Mt. Ktaadn Frederic Edwin Churck
Mt. Ktaadn, Frederic Edwin Churck (1853)
(Yale University Art Gallery)
Colloque La naturalité en mouvement : environnement et usages récréatifs de la nature. Domaine Olivier de Serres, Le Pradel, 20-22 mars 2013

Natura natura semper

(la nature sera toujours à naître)

– un point de vue mésologique –

par Augustin Berque

§ 1. Depuis quand « la nature » existe-t-elle ?

La nature, en principe, existe depuis que le monde existe. La tradition chrétienne nous a laissé penser que celui-ci fut créé par un être absolu, Dieu, à un certain moment. Quand cela ? Selon les calculs effectués en 1654 sur la base des Écritures par John Lightfoot, vice-chancelier de l’Université de Cambridge, ce fut le septième jour, le 26 octobre 4004 avant Jésus-Christ à neuf heures du matin, que Dieu couronna la Création en créant l’Homme ; après quoi, il se reposa[1]. La nature existerait donc depuis une semaine avant cette date. La science moderne, après de durs combats contre l’Église, a reculé celle-ci de 13,7 milliards d’années, plus ou moins 700 millions ; mais cela ne change pas le principe : la nature existe depuis qu’existe l’univers. C’est l’idée commune à la science et à l’opinion ordinaire.

mercredi 20 février 2013

La biodiversité et l'ordre moral / A. Berque

Paysage paradisiaque avec des animaux Jan Breughel II
 Paysage paradisiaque avec des animaux, Jan Breughel II (1613 - 1615)
(source)
Centro internazionale di studi interculturali di semiotica e morfologia. Università di Urbino, I giorni della biodiversità, 15 dicembre 2010

La biodiversité comme impératif moral

– de l’histoire naturelle à une histoire humaine –

par Augustin BERQUE
 
Résumé - À partir d'une réflexion sur les analogies que présentent la théorie des milieux humains chez WATSUJI Tetsurô et celle des milieux animaux chez Jacob von UEXKÜLL, on présente l'hypothèse d'une contingence exponentielle inhérente à l'histoire naturelle comme à l'histoire humaine, et dont l'effet concret a été d’un côté une diversité toujours plus grande (sauf extinction massive), tant des espèces vivantes que des cultures humaines, et de l’autre côté une interrelation structurelle entre l’existence de tout sujet (individu, société, espèce) et celle de son milieu propre, ainsi chargé de toutes les valeurs existentielles de ce sujet ; en particulier, pour l’humain, de ses valeurs morales. Le mécanicisme du paradigme occidental moderne-classique a engendré une tendance inverse, toujours plus accentuée, qui aujourd'hui atteint l'allure d'une extinction massive sous ces deux aspects : d’un côté, ravage de la diversité des espèces vivantes et des cultures humaines ; de l’autre, neutralisation de toutes les valeurs au nom d’un objectivisme qui n’est, en fait, qu’une forclusion de la moitié de l’être (sa part existentielle). On se livre à quelques spéculations quant aux raisons de cette tendance et à la possibilité de la renverser pour retrouver le fil de la nature et de l'histoire, donc de la diversité, ce qui de ce point de vue est un impératif moral.

mercredi 13 février 2013

Vocabulaire : Mésologie / A. Berque

Flora and Fauna from the Miocene Cenozoic Period.  Evolution of Continental Life on Earth, José María Velasco
 Flora and Fauna from the Miocene Cenozoic Period.
Evolution of Continental Life on Earth
,
José María Velasco (1840 - 1912)
Pour le Vocabulaire de la mésologie

Mésologie

Par A. Berque

Du grec meson, milieu, et logos, discours, science. La mésologie, terme créé par le médecin Charles Robin (1821-1885), se définit comme l’étude des milieux*, humains en particulier. Georges Canguilhem, dans Études d’histoire et de philosophie des sciences concernant les vivants et la vie (Vrin, 1968, p. 71-72), éclaire son origine :
Dans le Système de Politique positive (1851) Comte nomme deux jeunes médecins qu’il donne pour ses disciples, les docteurs Segond et Robin. Ce sont là les deux fondateurs, en 1848, de la Société de Biologie (…). L’esprit qui animait les fondateurs de la Société était celui de la philosophie positive. Le 7 juin 1848, Robin lisait un mémoire Sur la direction que se sont proposée en se réunissant les membres fondateurs de la Société de biologie pour répondre au titre qu’ils ont choisi. Robin y exposait la classification comtienne des sciences, y traitait dans l’esprit du Cours des tâches de la biologie, au premier rang desquelles la constitution d’une étude des milieux, pour laquelle Robin inventait même le terme de mésologie.

mercredi 6 février 2013

Sur la Terre / A. Berque

The Cosmos Yi Hee Choung
 The Cosmos Yi, Hee Choung (2008)
(source)
La justice et la paix dans les Saintes Écritures et la pensée philosophique. Colloque international, Université Tunis El-Manar, 19-23 avril 2009

Sur la Terre

les fondements terrestres de l'éthique humaine 

par Augustin BERQUE

Résumé – Le besoin humain de vivre dans la justice et la paix n'est pas souvent, dans les représentations habituelles, relié à la nature. Celle-ci, en particulier dans la tradition occidentale, est au contraire invoquée pour expliquer (sinon même justifier, comme ce fut le cas du nazisme) l'injustice et la guerre : "L'homme est un loup pour l'homme" (Hobbes), "La raison du plus fort est toujours la meilleure" (La Fontaine), etc. Cette dépréciation de la nature a une longue histoire, qui tend – pour le meilleur comme pour le pire – à placer l'humain dans un registre irréductible à l'ordre naturel. Cette vision aboutit aujourd'hui à une décosmisation qui met en péril l'existence même de l'humanité sur la Terre. Il importe de refonder l'éthique sur la Terre, dans une onto-cosmologie dépassant le paradigme moderne.  

mercredi 30 janvier 2013

S2 : Médiance, morale et religion / A. Berque

Préparation de la tombe du Christ Vittore Carpaccio
 Préparation de la tombe du Christ, Vittore Carpaccio (1505)
(source)
Séminaire du vendredi 25 janvier 2013 « Mésologiques / 風土論 / Umweltlehre »

Médiance, morale, religion

Compte rendu par A. Berque


1. AB rappelle la définition du concept de médiance (couplage dynamique du corps animal  individuel et de son milieu éco-techno-symbolique, i.e. son corps médial commun) en faisant circuler un extrait du glossaire Mouvance II. Soixante-dix mots pour le paysage, Paris, Éditions de La Villette, 2006 (v. fichier ci-joint).

2. Le corps médial n’est pas soumis à la mortalité du corps animal. Cf les vers d’Horace : Exegi monumentum aere perennius () Non omnis moriar (J’ai achevé un monument plus durable que le bronze… Je ne mourrai pas tout entier). Comme l’écrivait Pic de la Mirandole, l’humain n’est « ni mortel ni immortel ». De par sa médiance, il est transmortel. À la vision heideggérienne de l’« être vers la mort » (Sein zum Tode), qu’il juge abstraite car limitée à l’horizon individuel, Watsuji a donc opposé celle de l’« être vers la vie » (sei e no sonzai 生への存在), notre part sociale survivant à notre part individuelle.

mercredi 16 janvier 2013

S1 : Logos et lemme / A. Berque

Odilon Redon Papillons
Odilon Redon, Papillons (1910)
(source : MoMa)
Séminaire inaugural MÉSOLOGIQUES – 風土論 – UMWELTLEHRE
 

Logos et lemme dans la dynamique des milieux

Compte rendu, par Augustin BERQUE

1. L’intitulé de la séance reprend le titre de l’ouvrage de YAMAUCHI Tokuryû, Rogosu to renma (Logos et lemme, 1974). AB rappelle les circonstances qui l’ont mené à organiser un colloque sur ce thème à Shin Hirayu le 7 juillet 2011, jour du Tanabata 七夕 (actes à paraître dans Ebisu n° 49). Logos et lemme est l’un des grands livres du XXe siècle. Yamauchi, philosophe universel (helléniste, germaniste, sinologue, sanskritiste…) tente d’y jeter un « pont des pies » (鵲橋) entre les principes de la pensée en Occident, qu’il voit dans le logos, et en Orient, qu’il voit dans le lemme.

2. L’idée de fond est que le logos, après les Présocratiques, a tendu à s’émanciper de l’existence en trois étapes – la différence, l’opposition, la contradiction – , pour aboutir avec Aristote à une logique formelle autosuffisante fondée sur les trois principes d’identité, de contradiction et de tiers exclu, où le logos se donne libre cours. Au contraire, la pensée orientale a cherché à préserver l’unité du phénoménal, dépassant pour cela le principe du tiers exclu grâce au tétralemme.

samedi 12 janvier 2013

Remise de prix / A. Berque

Remise du prix du National Institutes for the Humanities à Augustin Berque
Messieurs Augustin Berque et Sato sensei
La remise du prix du NIHU (National Institutes for the Humanities) s'est tenue à Paris le mercredi 09 janvier, Monsieur Augustin Berque n'ayant pu se rendre au Japon le 6 décembre.

Ce prix prestigieux est décerné par l'institution regroupant six grands établissements publics de recherches japonais :
le  National Museum of Japanese History,
le National Institute of Japanese Literature,
le National Institute for Japanese Language and Linguistics,
l'International Research Center for Japanese Studies,
le Research Institute for Humanity and Nature,
le National Museum of Ethnology.

Il récompense Augustin Berque pour l’ensemble de son œuvre, notamment ses travaux sur Fûdo (le milieu humain) notion fondée par le philosophe Watsuji Tetsurô.

Nous remercions le Centre de Recherche sur le Japon, le Centre Corée et le Centre Chine pour l'organisation de la réception, les liens d'amitiés et le délicieux buffet.

mercredi 28 novembre 2012

La Cognition gestuelle / R. Jannel

La Cognition gestuelle Gérard Olivier
initialement publié dans Lectures

La Cognition gestuelle

Ou de l'écho à l'égo 

De Gérard Olivier, Grenoble, PUG, coll. « Sciences cognitives », 2012.
Compte rendu par Romaric Jannel


Les sciences humaines connaissent depuis un peu plus d’une décennie ce que l’on pourrait appeler un retour au corps. Tant en philosophie qu’en linguistique, en psychologie qu’en géographie, le corps retrouve peu à peu ses lettres de noblesse. Il les retrouve, puisque des travaux allant dans ce sens jonchent l’histoire des idées sans toutefois avoir connu le succès auquel ils auraient pu prétendre. Amorcés en 1998, les travaux de Gérard Olivier, Docteur en psychologie expérimentale et cognitive, participent pleinement de ce retour au corps ; il faut d’ailleurs ajouter au corps en action. Le corps n’est pas à entendre comme une masse quelconque positionnée dans le temps et dans l’espace. Il est à comprendre comme un organisme qui se meut, agissant non seulement sur le monde externe, mais également sur son monde interne.

mercredi 21 novembre 2012

Boucles étranges de l'ontogenèse / A. Berque (english)

Zorns Lemma Hollis Frampton
Zorns Lemma, Hollis Frampton, 1970 (capture d'écran)
University of Tokyo Center for Philosophy Lectures. Komaba Campus, 6 November 2012

Mesology

in the light of Yamanouchi Tokuryû’s Logos and lemma

by Augustin BERQUE


要約 – 風土論の中心概念(手懸り、風土性、通態化…)は山内得立が『ロゴスとレンマ』において提案したレンマの論理と比較される。特に、彼が四句分別における第 三のレンマを二重肯定ではなく、二重否定にしたことは風土論におけるr = S/P(PとしてのS)という現実の定義との類似が指摘される。要するに、人間の風土や生物の環世界の論理はレンマ的論理であろうと推定される。

Abstract – An analogy is drawn between the main concepts of mesology – affordance, mediance, trajection… – and the logic of lemma put forward by Yamanouchi Tokuryu in Logos and lemma. In particular, a comparison is made between the order in which he puts, in the tetralemma, binegation before biassertion, and the definition of the reality of a milieu as r = S/P (S taken as P). The logic of milieux (those of the living in general as well as those of the human in particular) would then be a lemmic.

キワード – 四句分別、通態化、手懸り、風土、風土性、山内得立 、レンマ。
Key words – Affordance, lemma, mediance, milieu, tetralemma, trajection, Yamanouchi.

mercredi 14 novembre 2012

La seconde vie des "petits bois"

Un pavillon de thé "vert" à Tokyo

La seconde vie des "petits bois"

Un pavillon de thé "vert" à Tokyo

Par Ariel Genadt

Les images du 11 mars 2011 d'un territoire couvert de débris ont évoqué une fois de plus des questions concernant la manière dont les maisons japonaises sont construites aujourd’hui, et ce qu'il en advient lorsqu'elles sont détruites ou sérieusement endommagées. Jusqu'à la fin de la période Edo (1868) les maisons japonaises étaient faites pour la plupart de bois et de bambou, et assemblées suivant un système de joints « secs », n'utilisant ni clous de fer ni colle. Cette méthode permettait que lors des incendies et tremblements de terre assez fréquents, les matériaux de construction se consument entièrement ou alors puissent être récupérés ou remplacés facilement. 

mercredi 7 novembre 2012

Déterministe, Jared Diamond ? / A. Berque

Jared Diamond en Nouvelles Guinées
Jared Diamond en Nouvelles Guinées (2010)
(source : National Geographic)

Déterministe, Jared Diamond ?

par Augustin BERQUE

Le déterminisme dit géographique a la vie dure. On voit régulièrement ses thèses les plus crasses ressurgir chez les auteurs les plus divers, la plupart du temps au détour d’un raisonnement quelconque, mais parfois en véritables thèses. C’est ainsi que, depuis une trentaine d’années, le géographe japonais Hideo Suzuki a produit une série d’ouvrages tournant autour de la relation entre climat et culture, en particulier la religion1. Il y reprend entre autres, tel un Renan, la thèse éculée des origines désertiques du monothéisme... sans se demander pourquoi aucun désert au monde(et ils sont nombreux), hormis ceux qui jouxtent le Croissant fertile, n'a "produit" de monothéisme. Rien n’y fait : à jamais, qui dit désert dit Moïse ; et vu de l’Asie des moussons, l’Occident est pour toujours une civilisation désertique…